Marc ALYN

 

 

Les Miroirs voyants (41)

par Marc ALYN

 

Marcel DUCHAMP : le grand renversement

 

 

L’art occidental du XXe siècle naît avec Picabia et prend fin (à l'instant même de sa genèse) avec Marcel Duchamp, simultanément précurseur et destructeur des formes à venir. Entre les deux s'allonge l'ombre lumineuse du "scribe accroupi", Picasso, génial récupérateur des arts de tous les âges et fameux hypnotiseur. Duchamp, le "marchand du sel", comme il lui plaisait de se nommer, constitue l'archétype de l’anti-artiste, le tireur d'élite portant le coup de grâce à la peinture d'une balle entre les deux yeux. On achève bien les natures mortes. Figure formidable symbolisant en même temps la vitesse et l'immobilité, l'inventeur des "ready-mades" se tient courbé sur l’échiquier des ténèbres, joueur sarcastique dont l'adversaire n'est autre que la mort. Il n'ignore point que la partie est perdue d'avance, et que nul ne parvient à tirer son épingle du jeu, mais n'en mobilise pas moins toutes ses ressources spirituelles pour prolonger le combat en usant de la ruse. "Il n'y a pas de solution, affirme-t-il, parce qu’il n'y a de problème".

André Breton le tenait pour "l'homme le plus intelligent du siècle", bien qu’il ne cherchât guère à se mettre en valeur, ne brillant qu'en dedans, sans témoin, à des profondeurs astronomiques. Einstein ou Frankenstein ? Il pratiquait en maître la "méta-ironie", père laconique épris et pétri de contrepèteries, d'à peu près et de calembours, renfrogné de l'espèce jubilatoire, si attaché à la puissance explosive des mots ("Le Grand verre", en vérité, pourrait aussi bien s'intituler "Le Grand Verbe"...) que sa langue préférée fut toujours le silence. Motus et bouche cousue ! D'un côté, il se frayait un chemin hors des sentiers battus de la géométrie euclidienne, vers l’échappée belle de la quatrième dimension, tandis que, de l'autre, il corrigeait la Joconde en la dotant de moustaches et d'une barbichette... Son double était une femme affublée d'un nom fort bizarre : Rrose Sélavy ("Éros, c'est la vie"), "nègre", ou plutôt négresse, de Duchamp, signant à sa place des objets splendidement inutiles et certains jeux (ou jus) de mots dont Robert Desnos, immergé au fin fond des "sommeils surréalistes", se souvenait et citait avec délices (leur ajoutant son propre grain de sel, ou de ciel). Une photo de Man Ray, datée de 1921, représente Marcel Duchamp déguisé en Rrose Sélavy : les yeux faits, les lèvres rehaussées de rouge, la prunelle équivoque sous un chapeau bariolé : "Rrose Sélavy et moi esquivons les ecchymoses des Esquimaux aux mots exquis".

 

Un certain bagage

 

"J'ai fait courir tous les trains derrière moi", assurait Blaise Cendrars, familier du Transsibérien. Marcel Duchamp possédait l'âme d'un voyageur en même temps que la faculté de se déplacer sans se mouvoir au long de ses veilles de prédateur. En témoigne sa passion pour les "valises" dans lesquelles, toute sa vie, il emprisonna, afin de les transporter, ses œuvres, ses écrits, ses plans sur la comète.

Il était né en 1887, à Blainville (Normandie) au sein d'une famille cultivée et aisée où la passion de l'art avait quelque chose d'héréditaire ; ainsi, ses frères deviendront, l'un, le sculpteur Raymond Duchamp-Villon, et l'autre, Gaston, le peintre Jacques Villon. Lors de ses études à l’école Bossuet de Rouen, en 1904-1905, Marcel se fit néanmoins remarquer pour ses attitudes en maths et une tournure d'esprit à la fois scientifique et fantaisiste. Il avait déjà produit ses premiers tableaux lorsqu'il vint suivre, à Paris, les cours de l'Académie Julian, donnant à des journaux, tel Le Courrier français, des caricatures révélant d'emblée l’originalité d'une pensée capable simultanément de la plus extrême rigueur et d'extravagances non moins parfaites.

Ayant accompli son service militaire, il s'établit à Neuilly, en 1908, peignant d'abord sous l’influence de Cézanne, Matisse et Derain, avant de participer aux recherches des cubistes dissidents regroupés autour de Picabia ; comme ces rapins se réunissent volontiers chez l’un d'entre eux, Jacques Villon, frère de Marcel, dans son pavillon de Puteaux ("Nous, fils de Garches et enfants de Puteaux", s'exclamera plus tard le bon Robert Desnos), on les désignera bientôt sous le nom peu exaltant de "groupe de Puteaux".

Ce qui frappe chez Duchamp, c'est l'extraordinaire fulgurance de son évolution : son œil à facettes distingue tous les détails au premier regard, les analyse en les déformant, puis les dépasse en portant son attention au-delà. Il suffit de comparer La Partie d'échecs de 1910 - dont la "manière" doit beaucoup à Van Dongen - avec le Portrait de joueurs d'échecs de 1911, grande toile réalisée à la lueur verte du gaz, pour voir s'affronter deux esthétiques ; la seconde toile, en effet, comporte les déformations structurales propres au cubisme, même s'il est possible d'y identifier les profils de Jacques Villon, à droite, et de Duchamp-Villon à gauche. D'autres tableaux, comme Yvonne et Magdeleine déchiquetées (1911) et Le Roi et la reine entourés de nus vite (1912) constituent la garde rapprochée du flamboyant Nu descendant un escalier (1912) qui fera scandale, l'année suivante, lors de sa présentation aux U.S.A.

 

Strip-tease de la mariée

 

Le Nu - qui tient compte des expériences de chronophotographie de Marey - juxtapose des éléments suggérant les diverses phases du mouvement : le personnage se dévide, se dévêt de sa forme tandis qu’il descend les degrés d'un escalier si sombre qu'il semble mener aux caves de l'inconscient : "J'ai voulu, précisera-t-il, créer une image statique du mouvement". Exposée à New York, à l'Armory Show de 1913, cette toile suscita immédiatement une vive curiosité, rendant célèbre son auteur du jour au lendemain. Parallèlement à ce chef-d'œuvre, Duchamp avait peint, lors de son séjour à Munich, en 1912, plusieurs tableaux d'une portée considérable : la Vierge, la Mariée et le Passage de la Vierge à la mariée, éléments précurseurs de ce qui deviendra le Grand verre, plus connu sous le titre : La Mariée mise à nu par ses célibataires, même.

Le Grand verre, création de longue haleine, occupera Duchamp jusqu’en 1923, date à laquelle il abandonnera l'entreprise considérée comme "définitivement inachevée". Sur une plaque de verre plus tard brisée en deux parties, l'alchimiste amoureux trace les contours d’un univers symbolique d'une extrême complexité grâce à des applications de peinture et des constructions à base de fils de plomb, vernis et même de poussière soigneusement préservée. Deux mondes s'opposent, se déchirent à force de se désirer : la moitié supérieure est le royaume de la Mariée, tandis que celle du bas appartient aux Célibataires, machines érotiques. C'est en découvrant, au théâtre, les étranges mécaniques inventées par Raymond Roussel pour l'animation théâtrale de ses Impressions d'Afrique que Duchamp aurait conçu ses propres automates. Les soupirs de la Mariée actionnent des Pistons, lesquels transmettent des directives aux Célibataires grâce à une vibration électrique et, plus encore, érotique : le désir, en effet, agit à la façon d'un gaz gonflant les personnages, avides de décoller pour rejoindre la mariée (nommée aussi pendu femelle) tapie dans sa Voie lactée comme l'araignée au centre de sa toile. Le sexe serait-il un piège, et la Mariée l'amante religieuse ? La présence des choses alentour est menaçante : ciseaux, tamis, glissière entourent la Broyeuse de chocolat et le Moulin à eau ; non loin de là sont figurés les Témoins "oculistes" (oculaires ? occultistes ?) sous forme de trois cercles surmontés d'un quatrième en guise de loupe. Les neuf "Moules mâlic", enfin, revêtus d'uniformes ou de livrées, semblent évoluer à la façon des "mobiles" : ce sont les instruments d'Éros ou machines célibataires... Le Grand verre, insaisissable en sa complexité, constitue le cœur de l'œuvre de Duchamp. Certains y voient l'adieu aux arts, le point final de toute peinture, un dernier verre à la santé du néant. Skoal !

 

L'amer "Tu'm"

 

Aux U.S.A., tandis nue le premier conflit mondial déchire l'Europe, Duchamp poursuit la réalisation du Grand verre, multipliant par ailleurs les "ready-mades", objets industriels promus au rang d'œuvres originales : Porte-bouteilles, Pelle à neige, sans oublier le fameux urinoir rebaptisé Fontaine : "Une pissotière, il y a très peu de gens qui trouvent cela merveilleux. Car le danger est la délectation artistique".

Après un ultime tableau au titre on ne peut plus direct : Tu'm, il prend la décision d'abandonner la peinture et de se consacrer à des expériences optiques (Rotative demi-sphère) à l'écriture et aux échecs. Avec moins de soixante toiles réalisées en une dizaine d'années, il est le créateur le plus elliptique du siècle - mais l'art, voyez-vous, il n'en a rien à secouer. Il préfère capturer l'air de Paris dans une ampoule de verre ou fabriquer des "boîtes" qui recueillent ses notes, photos et factures de gaz, par exemple, La Boite verte (1934), tiré à trois cents exemplaires sous une somptueuse reliure en suédine rehaussée des initiales de l'auteur. Avec La Boîte-valise (1936-1941), il rassemble en un musée portatif ses œuvres essentielles reproduites en versions miniatures ; trois ready-mades en réduction figurent dans ce coffret d'échantillons : l’Urinoir, le Pliant de voyage, ainsi que le flacon d'Air de Paris.

Duchamp, dans l'intervalle, est devenu joueur d’échecs professionnel ; on le voit disputer le championnat de France et publier un livre où il analyse les fins de parties, thème plus tard cher à Beckett. Avec ou sans lui, son œuvre poursuit sa vie errante. Dès 1935, André Breton consacre une étude éblouissante au Grand verre, Le Phare de la mariée ; Duchamp lui répondra en accrochant au plafond de l’expo internationale du surréalisme quelque 1.200 sacs de charbon ! Installé à New York à partir de 1942, il ne s'y sent pas en exil, tant il fait corps avec le Nouveau monde, affirment : "Si seulement l’Amérique voulait comprendre que l'art européen est fini - mort - et que l’Amérique est le pays l'art du futur".

 

Apothéose du voyeur

 

Il faut à présent imaginer le Roi des échecs face à la nuit de New York, qu'il contemple sans la voir du sommet d'un building. Duchamp est solitaire parce qu'il a refusé de se grimer en artiste et de se répéter. Certes, son nom est désormais glorieux et prononcé avec respect par toute la terre. Mais qu'a-t-il à faire de notre respect, lui, le casseur, le déserteur ? "À partir de 1912, confie-t-il, j'ai cessé d’être un peintre au sens professionnel du terme." Par-delà les mots, on croit entendre le rire ambigu - mélange de perles et de lames de rasoir – de Rrose Sélavy : humour, délices et morgue ! Quand il meurt, en 1968, dans son studio de Neuilly, Marcel Duchamp ne cesse pas pour autant d'exister ; au contraire, il commence, dirait-on, la véritable vie qu’il s'était de longue date préparée : celle d'un dormeur rêvant qu'il rêve à seule fin de s'éveiller au fin fond du troisième sommeil.

Marcel Duchamp laissait une œuvre posthume d'intérêt considérable élaborée en secret durant ses vingt dernières années et bizarrement intitulée : Étant donnés :1) La chute d'eau, 2) Le Gaz d'éclairage. Ni tableau, ni sculpture, ce "testament" consistait en une notice de montage accompagnant un tas de matériaux : briques, bois, cuir, branchage aluminium, verre, plexiglas, coton, sans parler d'une porte ancienne (trouvée à Cadaquès) et d'un bec Auer... Quand tous ces éléments eurent été mis en place, un mystérieux espace apparut.

À travers deux trous percés dans la porte, les yeux du spectateur (le voyeur) découvrent une brèche ménagée au sein d'un mur de briques et, derrière cet orifice, une femme nue couchée, jambes écartées, sur un sol jonché de branchages. Scène obscène ou criminelle ? La femme - victime ou objet de désir - tient dans la main gauche une lampe à gaz allumée ; à l'arrière-plan, on distingue un paysage où coule une chu d'eau... L'ambiance est celle d'un viol visuel, comme si l'on pénétrait de force à l'intérieur d'une idée fixe inavouable. Ce "nu", descendu au plus bas par les escaliers à vice du fantasme, qui est-il, sinon la Mariée enfin parvenue à l'extase ? Ou bien s'agirait-il d'une image de la mort entraperçue telle qu'en elle-même dans quelque recoin inaccessible de l'inconscient ? Éros et Thanatos ici se rejoignent et fusionnent. Le pousseur de pions a perdu, à moins qu'il n'ait gagné une fois pour toutes. Le génie de Duchamp réside dans cette participation active qu'il exige, et obtient, de la part du regardeur, lequel se substitue à l'artiste, désormais inutile. Le Pop Art, l'Op Art, le cinétisme,  les Nouveaux Réalistes (dont Yves Klein), toutes les avant-gardes surgiront de la "valise" du fabuleux joueur d'échecs responsable du grand renversement.

 

M.A.

 

- Jean Clair : Marcel Duchamp ou le grand fictif, Galilée, 1975

- Octavio Paz : Marcel Duchamp : l'apparence mise à nu, Gallimard, 1977

- Marcel Duchamp : Ingénieur du temps perdu, entretiens avec Pierre Cabanne, Somogy, 1995

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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