Francis COMBES

 

 

Dernières nouvelles du ciel

par Francis COMBES

 

 

Que sait-on de la poésie chinoise ? Peu de choses sans doute, si l’on n’est pas sinologue averti mais simple amateur de poésie. Non que la poésie chinoise n’ait pas fait l’objet de nombreuses traductions (plus souvent en anglais qu’en français, d’ailleurs) ni d’excellentes adaptations par de bons poètes français. Je pense en particulier à celles de Claude Roy…

À ce propos, je voudrais pour m’inscrire en faux contre l’assertion répandue selon laquelle il n’est pas possible de traduire la poésie. Cette affirmation, qui constitue un véritable “pont-aux-ânes” des idées reçues sur la poésie, relève en fait d’une conception qui réduit celle-ci à un jeu sur le langage. Bien sûr, beaucoup se perd dans la traduction : la musique propre à chaque langue, une partie des connotations, la dimension visuelle aussi parfois, comme dans le cas du chinois où le traducteur passe de l’idéogramme à la lettre… Mais la poésie, fort heureusement, ne se résume pas à cela. Je serais pour ma part plutôt d’accord avec Aï  Qing (ou Aï Tsing), l’un des principaux poètes de la Chine post-révolutionnaire, qui explique, dans ses notes sur la poésie*, que dans le cas d’un grand poème, même mal traduit, la poésie doit passer. Sous-entendant par là qu’un grand poème a un contenu humain universel. Il est d’ailleurs frappant de constater comment bien des poèmes chinois, écrits pourtant dans des situations très différentes des nôtres, réussissent à nous toucher. Malgré des allusions historiques, mythologiques ou littéraires qui nous échappent, le fait que la poésie chinoise recourt très peu à la métaphore, et même à la conjonction “comme”, préférant à ces moyens abstraits une démarche plus sensible et concrète qui cherche à saisir l’idée ou la sensation dans la description du paysage lui-même, et des situations, contribue passablement à son universalité.

Il n’est donc pas impossible, pour un Européen, de découvrir et d’apprécier la poésie chinoise…

 

La poésie chinoise est accessible

 

Mais une tradition bien établie veut que soient surtout traduits quelques grands poètes classiques, choisis essentiellement parmi ceux de la dynastie T’ang. Lesquels sont effectivement de formidables poètes : Du Fu (ou Tou Fou, selon l’ancienne transcription française), Li Bai (ou Li Po), Wang Wei, Bai Jiu Yi (Po Kiu Yi). Et quelques uns aussi de la période Song, mais moins nombreux (essentiellement Su Dong Po ou  Sou Tong Po, alias Sou Che). Et c’est à peu près tout… (A l’exception de rares grandes anthologies, comme celle de Paul Demiéville et de ses collaborateurs, qui date de 1957, et que Gallimard a rééditée en poche).

Des pans entiers de la poésie chinoise nous restent donc inaccessibles. C’est largement le cas pour la poésie contemporaine (malgré les efforts anciens de Michèle Loi et de plus récents, dû notamment à Chantal Chen) et c’est aussi le cas pour la poésie des femmes chinoises.

Et pourtant… La poésie chinoise (qui court sur plus de trois millénaires, il est vrai) compte beaucoup plus de femmes poètes que la poésie française. (Les spécialistes en dénombrent plus de 1.300 pour la période ancienne….). Cette poésie des femmes n’est donc pas du tout négligeable dans l’ensemble que forment la poésie et la littérature chinoise. Elle est le plus souvent le fait de femmes liées aux milieux aisés : concubines de l’empereur, vivant dans le palais royal, au fond d’un gynécée, épouses de mandarins ou de marchands, prostituées “de luxe” aussi, qui sont parfois lettrées, peintres et musiciennes…

La plus célèbre des femmes poètes de la Chine ancienne est sans doute Li Qingzhao. Cette femme qui vécut au 12e siècle, (sous la dynastie Song), avait épousé un homme de lettres avec qui elle filait le parfait amour et partageait une même passion pour les objets d’arts et les antiquités. Suite à la rébellion des Kin, du Nord, elle dût s’enfuir avec son mari, qui mourut sur la route de l’exode. Li Qingzhao aurait écrit plus de quinze volumes de vers, dont un seul nous est parvenu. Ses poèmes (destinés à être chantés) d’une tristesse souvent poignante, chantent l’amour et la fidélité.

Il y a chez elle des accents qui nous font penser à Louise Labé. Par exemple dans ce morceau (de l’anthologie Demiéville) :

En chercheuse recherche, enquête et quête,

Par la froide froidure et la claire clarté

Mon tourment me tourmente et ma peine me peine…

 

Le chant de l’attente

 

Le fait frappant est la place que ces femmes poètes accordent à l’amour. Dans la poésie des hommes (en tout cas, à l’âge classique des T’ang) l’amour a peu de place. On préfère chanter l’amitié entre poètes, les libations au clair de lune, les séparations, l’impermanence des affaires humaines, les beautés de la nature… Mais, du côté des femmes, l’amour et ses complications s’affirme nettement comme le thème dominant. En particulier sous la forme de la plainte de la femme qui déplore l’absence de son amant. On trouve cela bien avant la dynastie des Qin, (dès 600, environ, av. J.C.) dans le plus ancien poème lyrique chinois connu, “Le Chant de l’attente”, poème anonyme qui semble dû à une “fille de la montagne Tushan” :

Oh !

que l’attente est longue

Où est mon amour

Quand seras-tu de retour ?

Beaucoup pleurent leur mari parti vers la frontière Nord, combattre les Huns ; elles sont sans nouvelles et disent leur peine avec des mots très simples. Comme l’actrice Chen Yulan, épouse du poète Wang Jia, (IXème siècle) :

Où tu es, le froid est déjà là

As-tu bien reçu les vêtements que j’ai cousus pour toi ?

 

Une culture érotique de 5.000 ans

 

À travers leurs chants s’exprime la difficulté, voire le drame de la condition des femmes dans la Chine traditionnelle. Il existe en Chine un “Musée de la culture sexuelle ancienne” qui est fort instructif. Il est actuellement installé à Tong Li, sorte de petite Venise chinoise, à 80 km de Shanghaï. Ce musée, dû à l’acharnement de deux médecins, présente une extraordinaire collection d’objets anciens qui témoignent d’une culture érotique vieille parfois de plus de 5.000 ans, où se mêlent le raffinement dans la recherche du plaisir et la barbarie d’une société (à cet égard pas si différente que ça de la nôtre) où la femme est réprimée et réduite au rang d’objet. A côté de nombreuses représentations érotiques, on peut voir les effets des pieds mutilés et bandés, des ceintures de chasteté ou de vrais instruments de tortures pour femmes adultères.

La poésie des femmes de la Chine ancienne, qui est souvent très sensuelle et érotique, dénonce peu ces pratiques (qui devaient paraître normales et inévitables à la plupart des contemporaines) mais elle témoigne du sort qui leur est fait. Par exemple le sort des femmes dont le mari a été condamné et qui sont contraintes à l’esclavage ou celui des femmes abandonnées ou répudiées et qui sont parfois poussées à la prostitution ou au suicide.

C’est le cas de Chunniang, servante et concubine du poète Su Dongpo. Celui-ci, au moment de partir pour l’exil, accepta la proposition du gouverneur de l’échanger contre un cheval. La tradition rapporte qu’elle improvisa alors un bref poème intitulé “Remerciement à mon maître Dongpo”, dans lequel elle dit :

Aujourd’hui, je commence à comprendre que l’être humain vaut moins que l’animal

A qui puis-je en vouloir d’être une femme !

Et qu’elle se tua en se frappant la tête contre un tronc de sophora.

Mais toutes ne sont pas résignées ni désespérées.

Beaucoup disent leur aspiration à l’amour et à la liberté.

Comme dans ce poème d’une dame d’honneur de la cour impériale, sous la dynastie des Sui (Qin Yuluan) qui dit : “Malheureuses, les dames d’honneur / Envient le sort des fleurs sur le marché de la capitale”.

Ou dans ce poème très connu d’une Dame de cour Han, écrit sur une feuille d’érable qu’elle jeta dans le ruisseau et qu’elle remercie de “porter loin d’ici ce poème d’amour”.

Certaines stigmatisent l’infidélité des hommes, parfois dans des termes très imagés.

J’ai appris ton infidélité qui est

Aussi éclatante que la neige au sommet de la montagne

Aussi évidente que la lune sillonnant les nuages

C’est pourquoi je viens pour rompre

écrit Zhuo Wenjun (179-117 av. J.C.) à son volage de mari…

Il y a beaucoup de vigueur chez les femmes poètes de la Chine et beaucoup de courage aussi.

Par exemple chez Huang Chonggu, qui réussit à exercer de hautes fonctions au palais en se faisant passer pour un homme, puis fut jetée en prison et retourna vivre dans son village. Ou, plus près de nous, chez Qiu Jin (qui vécut sous la dernière dynastie Qing, au début du XXe siècle. Elle partit au Japon pour faire ses études, devint révolutionnaire et à son retour en Chine tenta de lever une armée, mais fut décapitée en 1907. Cette “femme-chevalier” de l’époque moderne, qui s’était donnée le surnom de “redresseuse de torts”, est une grande figure romantique.

Elle écrit dans un poème :

Ne dites pas que les filles ne sont pas héroïques

Chaque nuit nous dormons avec l’arme sous l’oreiller”.

 

Des thèmes nouveaux

 

Qiu Jin appartient encore à la Chine ancienne, mais elle annonce la Chine nouvelle. Avec celle-ci (celle qu’inaugurent les révolutions de 1911, puis de 1949), le sort de la femme chinoise va profondément changer. “Les femmes, disait Mao Tsé Toung, sont la moitié du ciel”… Et elles commencent à prendre leur place sur la Terre. Les pieds bandés sont interdits, les filles du peuple peuvent aller à l’école, elles sortent de la maison pour se rendre au travail et se mêlent des événements politiques. Les femmes poètes ne sont plus princesses ou courtisanes, mais étudiantes, professeurs, ouvrières ou paysannes. La poésie qu’elles écrivent va évidemment s’en trouver transformée. Les thèmes se modifient et la forme se libère. Beaucoup rompent avec l’ancienne lamentation sur le malheur d’être femme (même si de loin en loin, celle-ci trouve des échos modernes). La vie quotidienne, les rapports entre parents et enfants, l’expérience des “jeunes instruits” envoyés à la campagne, le souci de la patrie, le sort du monde sont des thèmes nouveaux qui apparaissent.

Mais, malgré ces bouleversements, leur poésie s’inscrit dans une tradition. Elle conserve souvent et même accentue par exemple l’aspect “moral” (hérité du confucianisme et renforcé par le maoïsme) qui, à côté de l’esprit de liberté (plutôt d’inspiration taoïste), a toujours marqué la poésie chinoise et est très éloigné du cynisme si répandu en occident. (Pour goûter vraiment la poésie chinoise, il convient de se mettre en “état d’innocence”, recommandait un connaisseur). Parfois, ces femmes poètes n’évitent pas la convention (qui a toujours sévi). Mais les meilleures se distinguent par leur fraîcheur, leur naturel, leur sens du concret qui évite au poème de sombrer dans l’allégorie creuse.

Il faudrait en nommer beaucoup. Par exemple: Bai Hong, Wang Erbei, Xiao Gang, Shen Aiping, Wang Xiaoni, Mei Shaojing… On pourrait citer Fu Tianlin, qui plantait des arbres fruitiers, avant de travailler dans une maison d’édition et dont la poésie aux images toutes simples (“Je suis une pomme, une toute petite pomme rouge rutilante…”) réussit à dire des choses fortes et sensibles, par exemple sur deux enfants qui attendent leur mère à l’arrêt du bus… Ou Shu Ting, qui est sans doute la plus célèbre. Son poème, “Hommage au chêne”, évoque pour nous le coudrier de Marie de France. D’elle j’ai envie de citer ces quelques vers d’une “réponse à un ami” :

Tous les arbres ne sont pas arrachés par l’ouragan

Toutes les semences ne sont pas privées de bonne terre

Tous les sentiments sincères ne se perdent pas dans le désert du cœur humain.

Tous les rêves n’ont pas les ailes coupées.

Non, il n’en est pas ainsi de “tout”

comme tu le prétends.“

 

Aujourd’hui, la Chine est en pleine transformation. La situation des femmes est à nouveau en train de changer. Dans les rues de Suzhou, j’ai vu des centaines d’employées, plutôt élégantes, circuler sur des vélos électriques. Et j’y ai vu aussi des jeunes filles venues des campagnes se prostituer dans des salons de coiffure… On dit par ailleurs que chez les nouveaux riches la mode revient des concubines… Après l’enthousiasme et les tragédies de l’époque maoïste, l’heure est à “l’ouverture économique”, aux inégalités sociales et à “l’ enrichissez-vous !”. Les écrivains découvrent la difficulté de se faire éditer et de trouver des lecteurs dans “l’économie de marché”. Le moment n’est peut-être pas le meilleur pour la poésie. Il paraît que Shu Ting a cessé d’écrire… Mais la poésie chinoise (et la poésie des femmes chinoises) ne s’arrêtera pas là.

 

F.C.

 

Notes :

Traductions de Chantal Chen Andro et publiées par l’université Paris VIII.

voir :

- Anthologie de la poésie chinoise classique (Gallimard)

- Le ciel en fuite, anthologie de la nouvelle poésie chinoise, Circé.

- Femmes poètes de la Chine (traduction, annotations et calligraphies de Shi Bo), Le Temps des Cerises

- Femmes poètes dans la Chine d’aujourd’hui, collection Panda, éditions littérature chinoise (Pékin)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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