Selim RAUER

 

 

Sarah KANE, le théâtre du désastre et de l’inhumain

par Selim RAUER

 

 

“La discipline de la souffrance, de la grande souffrance, savez-vous ce que c’est que cette discipline qui a mené l’homme jusqu’à la cime de son être ? Cette tension de l’âme dans le malheur, qui lui donne l’énergie, son sursaut devant le grand naufrage, son inventivité, son courage à supporter le malheur, à l’endurer, à l’interpréter,  à l’utiliser, tout ce qui a jamais été donné à l’homme de profondeur, de mystère, de masque, d’esprit, de ruse, de grandeur, n’a-t-il pas été acquis par la souffrance, par la discipline de la grande douleur ?”

Friedrich NIETZSCHE

(Par-delà le bien et le mal)

 

 

Sarah Kane est née le 3 février 1971 à Brentwood, dans le comté de l’Essex (Angleterre). Elle suit ses études dans les départements d’études théâtrales de Bristol et Birmingham.

C’est en 1995 que Sarah Kane, avec sa première pièce Blasted (Anéantis) montée au Royal Court Theater de Londres, créée un événement bouleversant que la critique ne manquera pas de fustiger pour sa crudité, la nudité, et la violence d’une œuvre à vif. Un tel scandale n’avait pas été connu depuis la création (dans ce même théâtre) de l’une des premières pièces d’Edward Bond, Saved (Sauvés). En 1996, elle met en scène sa deuxième pièce, Phaedra’s Love (L’amour de Phèdre), au Gate Theater de Londres. Suivent en 1998 Cleansed (Purifiés) et Crave (Manque). Elle écrira par la suite un scénario Skin  réalisé par Channel Four. Elle se suicide à Londres le 20 février 1999.

L’œuvre de Sarah Kane est aujourd’hui montée à travers toute l’Europe, elle réalise une scène “impossible“, scène du chaos, scène à la lumière pourpre, qui interroge et défie le Théâtre et ses spectateurs. Sa pièce posthume 4.48 Psychosis (4h48 psychose), sera créée en France au Studio Théâtre d’Alfortville.

 

L’assassinat du Désir

 

Le théâtre de Sarah Kane est un théâtre hors des limites, un théâtre en recherche de lui-même, de son identité, dans la quête d’un paradis perdu, décrivant dans l’horreur et l’injure des humains une réalité qui chercherait sur le plateau à se désincarner, à échapper à elle-même en poussant justement l’action théâtrale dans ses derniers retranchements, aux limites du supportable, aux limites du sens, du visible et du perceptible. Le spectateur est projeté dans un univers désespéré, un univers où plus aucune lumière ne saurait pénétrer. C’est dans la profondeur du désarroi et du manque de ses personnages que les spectateurs sont reconduits dans l’action à reconcevoir un antidote à leur temps, un besoin, une recherche du désir qui s’échoue dans la fêlure de son écriture : une écriture que peu d’auteurs seraient réellement en mesure de justifier.

L’œuvre de Sarah Kane parle pour une génération démesurée, en perte de vitesse et de confiance, livrée à elle-même et à l’inconscience de son époque. Le monde tel que nous le vivons, tel que nous le voyons, jour après jour, rempli de crainte, de haine et de désir, d’avidité ; de mort du désir qui comme une flamme mourante laisse planer autour d’elle les dernières volutes denses  et spectrales de sa vie passée. Comme dans l’œuvre de Bernard-Marie Koltès, nous sentons ces manques et ces désirs poussés jusqu’aux stades, jusqu’aux frontières de la mort : l’assassinat du désir proféré par la victime de son manque. Seul sur la scène du théâtre, sous un ciel vide qui pèse de toute son absence sur les visages de chacun, nous voyons se réaliser l’œuvre d’un siècle nouveau, d’un siècle malade, d’un monde accouché aux temps de la peur, de l’effroi, de la barbarie et de la pornographie, qui dans chacun de ses spasmes, dans chaque tremblement de la parole de l’acteur nous rappelle à une génération perdue, à un âge mythique où l’homme ne serait plus seul livré face à lui-même.

Kane commence avec sa première pièce, Blasted, par s’inscrire dans la tradition d’un théâtre anglais de la cruauté, qui naissait plus de quatre cents ans plus tôt au carrefour de l’époque médiévale et de la renaissance élisabéthaine. Cette scène de la cruauté qui nous ramène aux premières pièces de Shakespeare, à celles de Marlowe, ou de Cyril Tourneur avec The Revenger’s Tragedy (la tragédie du vengeur).  L’œuvre de Sarah Kane parle pour notre époque, c’est le théâtre que commence à enfanter une jeune femme de 24 ans dans la douleur et l’incompréhension : une scène du XXIe siècle, scène contemporaine véritablement Baroque, acharnée, liée à l’expérience du corps, à son immédiateté, à sa perte et à celle de la conscience, à l’image de notre monde. Dans ce long cri muet perce un espoir  infini, une grâce, une beauté et une sensualité : les deux lèvres entre-ouvertes et figées d’une figure de la passion dont l’accueil de la mort et de la souffrance dans une dernière prière de l’âme se confond avec l’érotisme, la déchéance et le sentiment impénétrable d’une fin proche. Cette poésie est celle d’une lumière bleu-électrique imprimant et irradiant le regard d’un corps errant dans une cité de béton.  Nous somme confrontés à la crudité du monde actuel, à sa nudité nerveuse et effrayante, à l’angoisse du vécu, et pourtant rien ici ne parle moins du sentiments morbide, ou du désespoir nihiliste, mais au contraire, l’écriture incarne le vivant, sa conscience et son instabilité, une volonté d’existence dans le rêve et son impossible réalisation dans un monde de putains, pénétré jusque dans la moelle de son corps par le vice, la productivité, l’exténuement, le mépris de l’autre parce que l’on est soi-même méprisé : les yeux suppliciés d’une enfance et d’une adolescence qui voit son innocence volée, violée, sa capacité d’entente, de tolérance et de pardon anéantie.

 

Une cicatrice béante

 

Cette scène est nourrie par Artaud, par ce théâtre cérémonial, ce théâtre spectral, scène de la peste et des morts cohabitant parmi les vivants. Une relation avec Artaud existe à l’origine, une approche du théâtre comme réceptacle du vivant  et du rituel, mais ici les codes sont accélérés, redigérés, retransformés, recréés. La dramaturgie pourrait s’essouffler  et se perdre à tenter de retrouver les racines de ce théâtre et de cette écriture surgie de la perte de confiance et d’identité de plusieurs générations face à leur société et à leur histoire. Georges Bataille, Sade, Sénèque, Heiner Müller, Genet, T.S. Eliot, oui, il existe une correspondance, un dialogue possible entre leurs œuvres et celle de Kane, un théâtre du désastre, de l’inhumain, du crime et de l’histoire, du présent et de la peur du futur. Mais il s’agit pourtant bien là d’un théâtre, d’une écriture indépendante et unique, d’une femme dont les plaies ne peuvent se refermer, portant sur elle la cicatrice béante et humide de son temps, comme Hölderlin ou Kleist portèrent différemment la leur, en un temps qui vit s’accomplir l’échec de tous leurs espoirs, et pourtant malgré tout, fatalement, infailliblement, la réalisation et l’avancée de l’histoire : la mâchoire d’une époque dont l’ombre se rapproche, qui nous absorbe et finit par se refermer sur nous.

Kane nous pose face à des expériences limites, face aux expériences de nos capacités d’autodestruction, jusque dans notre intimité, mais dans cet ordre d’idée cette scène reste toujours l’espace de la mémoire, mémoire d’une langue et d’un temps à  reconstruire, d’un avenir à saisir dans les ruines du présent, d’un espoir qu’il est interdit de laisser fuir. Cette langue ressuscite le mort, ramène le vivant à sa condition et le confronte à son Humanité.

Crave  (son avant-dernière pièce) est le chant polyphonique d’un esprit déchiré en plusieurs consciences, en plusieurs présences, face à la solitude, à la peur, au rêve, à l’avidité : le besoin de l’autre et la réalisation de soi-même en lui, son incarnation sur une scène du présent et de l’éphémère par son absence, l’absence de l’autre vous marquant du signe indélébile de sa nécessité et de la communion possible, idéale et recherchée jusqu’au pays de l’oubli. Cette œuvre est en quête permanente de reconstruction, elle cherche à rassembler ce qui est épars et dissolu. Sa réalisation est pleine et entière dans ce besoin, elle nous touche et nous désarme.

 

Il s’agit bien de nous

 

Il est difficile de parler d’une œuvre qui s’est à ce point (à tort ou à raison) associée au destin de son auteur, avec son suicide, une disparition violente et consciente, ferme et encline inéluctablement à donner un sens encore plus aigu à ses pièces. Mais justice serait de considérer l’œuvre en elle-même pour ce qu’elle est, parlant avec les mots de notre époque, ceux de notre expérience, de notre commune présence, de nos vies, et non de notre passé, non d’une autre époque. Il s’agit bien de nous ici et maintenant. Ses pièces jusque dans leurs extrêmes  et leurs déchirures, sont bien le miroir du temps que nous vivons, comme celles d’Elfriede Jelinek, de Werner Schwab, de Bernard-Marie Koltès ou de Jean-Luc Lagarce, le sont.

Le trouble profond qui nous habite face à cela, est bien de reconnaître que cette poétique est le fruit d’un regard sur nos vies, et que nous pouvons à travers les codes du théâtre y identifier notre univers et nous réveiller à ce dernier.

Edward Bond fut l’un des premiers à la défendre, et à reconnaître en elle l’avenir et la réalité du théâtre qui est le nôtre ; il disait d’elle, qu’elle devait affronter «l’implacable». Juste après sa disparition, il s’exprima ainsi à son sujet :

On ne peut retarder la confrontation que si l’on est certain qu’elle aura lieu à un moment donné. Sinon elle s’esquivera. Tout ce que faisait Sarah Kane avait de l’autorité. Pensant que la confrontation ne pourrait peut-être pas avoir lieu dans notre théâtre (…) et ne pouvant pas prendre le risque d’attendre, elle l’a représentée ailleurs. Les moyens d’affronter l’implacable sont la mort, les toilettes et les lacets de chaussures. Ils sont le commentaire qu’elle avait fait sur la perte de sens de notre théâtre, de nos vies et de nos faux dieux. Sa mort est la première mort du XXIe siècle.

 

S.R.

 

Notes :

- 4h.48. psychose se joue jusqu’au 22 décembre au Studio-Théâtre d’Alfortville, dans une mise en scène de Christian Benedetti. Réservation : 01 43 76 86 56

- Le Théâtre de Sarah Kane est publié en France aux éditions de L’Arche, et en anglais chez Methuen Drama.

- Traduction Par-delà le bien et le mal, Geneviève Bianquis, Éd. 10/18

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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