Claude ADELEN

Raymond QUENEAU : "C’est en écrivant qu’on devient écriveron"

par Claude ADELEN

 

 

Il y avait le Desnos à couverture bleu nuit, Domaine public, et le Queneau à couverture ocre, Si tu t’imagines. Cette collection de la NRF s’appelait "Le point du jour". J’habitais alors non loin d’une "Rue du Point du Jour". Et pour la poésie, j’en étais aussi "au point du Jour". Je dois dire que la lecture de Chêne et Chien, à cet âge, a agi sur moi, comme contrepoison, antidote au délire lyrico-amoureux et surréaliste. Je n’affirmerai pas qu’elle m’en a complètement immunisé. Loin de là. Il aura fallu beaucoup d’années pour cela. Pour que je puisse lire Eluard et Aragon autrement. Mais Queneau aura tout au moins limité les dégâts, éveillé en moi un doute : Non, la poésie n’est pas seulement l’expression exaltée, spontanée, pathétique des sentiments. Non, la poésie n’est pas la tripe (qui résiste !). Et si c’était avant tout une affaire de langage ?

"À l’école on apprend bâtons, chiffres et lettres

en se curant le nez."

 

Une autre voie

 

L’importance de Queneau dans l’histoire de la poésie française (je prenais le train dans les années du Chien à la mandoline), n’est en effet pas apparue immédiatement. À moi comme à beaucoup d’autres. Mais aujourd’hui, on voit l’importance de l’enjeu : Queneau a ouvert une autre voie. Il a miné par avance, dès 1937, le terrain où poussaient à la fois les fleurs du lyrisme et celle de l’idéalisme aristocratique du surréalisme. Et vous savez ce qu’on dit au poète "à propos de fleurs" ? Une voie qu’ont empruntée bien après lui des gens très différents, les premiers, Ponge, et Roubaud, voire Denis Roche, puis chacun à sa manière, Réda ou Alain Lance, Michèle Grangaud ou J.P. Verheggen…Comme un gamin farceur, mine de rien il a démystifié l’image du poète telle qu’en lui-même André Breton l’incarnait. En 1938 il écrivait : "Le poète véritable n’a donc besoin d’aucune consolation ni d’aucun stupéfiant (à la trappe le "stupéfiant-image" !), de quelque ordre que ce soit. Il n’est jamais inspiré parce qu’il connaît non seulement la force du langage et des rythmes, mais aussi ce qu’il est et de quoi il est capable : il n’est pas l’esclave des associations d’idées". Tout ce que le surréalisme, au nom d’une idéologie individualiste et hautaine de la liberté et de l’amour, avait occulté, -l’importance du formel, de la réflexion sur le langage - , que toutes les autres avant-gardes européennes, des russes aux italiens, avaient su exploiter dans les années vingt, Queneau l’a mis au jour. Plus intéressant encore, dès Chêne et chien, qui est un "roman en vers" (et on sait que Breton quand il entendait prononcer le mot "roman" ou "alexandrin" sortait son revolver à cheveux blancs), est son rapport à la psychanalyse dont les surréalistes avaient fait un usage approximatif. Queneau, lui, nous montre comment il a su l’utiliser concrètement dans l’écriture de poésie : par la mise en scène poétique du roman familial "symbolique de la constitution de l’histoire d’un moi qui émerge des ombres de l’informel" (2). Chêne et chien, ne l’oublions pas, est publié en 1937. Queneau y revendique Boileau, qui, c’est le moins qu’on puisse dire, ne pratiquait pas l’écriture automatique. Comme Ponge plus tard revendiquera Malherbe. Un mage le poète ? Non, c’est un joueur de quilles ! Ce qu’il y a d’extraordinaire à l’œuvre dans ce "roman en vers" (Queneau qui s’est toujours senti et voulu poète ne publiera ses «poèmes» de 1920 qu’en 43, dans Les Ziaux) c’est le rapport organique entre ce qui se passe dans la psyché : traitement burlesque de l’autobiographie, mise à mal du sur-moi, de l’image du père, par quoi l’analyse conduit à la vérité donc à la guérison, et ce qui se passe dans l’écriture : dégradation du vers noble par le langage familier, destitution des grands sentiments (lyriques) au profit des sentiments bas, des obsessions sexuelles, pour atteindre, de même, à la vérité de parole. Ainsi, la poésie de Queneau apparaîtra comme la constitution d’une esthétique qui coïncidera toujours avec la conquête de son identité.

 

Désacraliser le poétique

 

Contre l’inconsistance du monde et la disparition du moi. Le malaise de l’humour, cela m’a toujours frappé en lisant Les Ziaux, ou L’instant fatal. Et cet étrange va et viens (comme chez Jarry) entre l’hermétisme mallarméen, et la gouaille de rue. Après tout nous avions connu Queneau par Les frères Jacques, La chanson de Gervaise et Juliette Gréco : "si tu t’imagines / xa va xa va xa / va durer toujours / la saison des za / la saison des za / saison des amours". "Une langue, écrit encore Claude Debon, drue et pudique à la fois, qui allie l’éclat du mot-choc et la sourdine de la litote, qui brise la pathos sans renoncer à dire le mal et la souffrance, dans la lignée de la grande tradition dont il se réclame et qu’il prétend imiter." (3)

Voilà bien ce en quoi nous lui sommes tous redevables : briser le pathos sans renoncer… Désacraliser le poétique sans nier pour autant le mystère des mots, par le travail sur les mots eux-mêmes, la technique, et admettre "l’impuissance du poète à atteindre jamais son but". C’est en 1965 qu’est paru Le Chien à la mandoline, mais l’ensemble des Sonnets avait été publié en 1958 par un petit éditeur courageux. Donc dix ans avant le célèbre Epsilon de J. Roubaud (qui reconnaît sa dette encore dans son dernier livre (4)). Pour montrer combien Queneau bouleversait l’idéologie poétique, la niaiserie, il faut impitoyablement citer. D’un côté l’oukase d’André Breton, de 1933 : "Tous ces sonnets qui s’écrivent encore, toute cette horreur stérile de la spontanéité (sic) tout ce raffinement rationaliste, toute cette langue de moniteurs, toute cette impuissance d’aimer (sic) tendent à nous convaincre de l’impossibilité de fuir la vieille maison de correction." (Cette phraséologie est encore vivace : n’ai-je pas entendu dire récemment que la poésie française avait été une ancienne maison de tolérance ?)

 

Le tracteur de l’alexandrin

 

Et pour faire bonne mesure, de l’autre côté, le mot d’ordre d’Aragon, qui, comme on le sait, avait embauché Guillevic pour labourer l’hexagone poétique sur le "grand tracteur français de l’alexandrin". Il faut dire que c’était en 1954, au temps du journal d’une poésie Nationale : "Le sonnet comme tentative de liquidation de l’individualisme formel en poésie". Ouf ! Queneau, lui, se foutait pas mal de mettre la poésie au service d’une entreprise de restauration nationale. Il y aurait bientôt De Gaulle pour ça. Pour lui la contrainte formelle en poésie, dans le sonnet particulièrement, loin d’imposer une philosophie ou une morale, libère la variété des tons, stimule la création verbale. On a tous compris ça aujourd’hui. Tout l’esprit de la "littérature expérimentale", de l’Oulipo. était déjà là. Et cela a donné des choses hilarantes !

"Bien sûr" fallait-il dire en oyant "architrave"

Ar-chi-quoi ? pourquoi trave ? Encore un mot ancien

Encore un de ces mots que personne n’entrave

Et qui pourtant dans les Larousses font si bien"

Car le seul sujet véritable des Sonnets et peut-on dire de toute la poésie de Queneau, c’est "la réflexion sur la forme, l’attention accordée aux mots". Par le biais du rire. Et avouez qu’on ne rit pas assez en poésie. Certes, quand on commençait à en lire, dans les années soixante : calembours, orthographe phonétique, création de mots, distorsions morphologiques uniquement dictées par la rime, poèmes engendrés par la phonétique, ça nous faisait tout drôle. On a pu écrire que, pour Queneau : "l’essence de la poésie se confond avec celle du rire. " Et il en allait de même pour la prose. L’œuvre de Queneau, poésie et romans, peut tout entière être placée "sous le signe de l’humour, tantôt de la rigolade, toujours du jeu" (5).

 

Cette bille de clown

 

On ne parlait pas alors, Rue du Point du Jour, d’anaphores, de paronomase, on n’était pas calé en linguistique, mais les mots soudain faisaient les pitres, et ça nous changeait des pauses tragiques. On ne comprenait pas bien encore qu’on pût ainsi jouer avec le feu. Plus tard, plus tard seulement, on découvrit l’importance de l’enjeu de cette poésie du jeu. Et que les mots eux-mêmes, à cloche pied sur cette marelle, "entretiennent avec notre corps et notre affectivité une connivence obscure" (6). On découvrit tout ce qu’il y avait de difficulté d’être, derrière cette bille de clown. L’édition de la Pléiade (1989) a mis au jour d’innombrables poèmes inédits qui m’ont quant à moi révélé un Queneau "humain, trop humain" pour qui, écrire des poèmes c’était en quelque sorte tenir le journal du chiendent… Et c’est parfois soudain comme un miroir qui se brise :

"je suis vieillu

comme un bouton d’porte

je suis vieillu

comme un cloporte

mais je me souviens je me souviens toujours

de la Seine à Paris lorsque se dissout le jour

dans la glace mouvante

d’un regard"  (7)

Cette compassion, ce regard d’humilité, ce vœu de pauvreté de soi-même… Queneau vient de loin, de Villon, des ballades en jargon, de Rabelais, de nos poètes baroques et préclassiques. Sa bibliothèque idéale, on le sait se poursuit avec Boileau, Baudelaire, Charles Cros, Mallarmé, Corbière, Lautréamont, Jarry. Mais aussi Jules Laforgue, Jehan Rictus, et pourquoi pas Carco, pour s’en tenir aux français. Il nous a appris que le refus provocateur de la tradition était un leurre, qu’il fallait au contraire la prolonger et la renouveler, trouver un équilibre, une façon de marcher à la frontière du jeu et du travail sur le langage, mais aussi que la dérision, le refus du pathos, du sentimentalisme, de la "haute langue", de la "poésie-poésie" comme on dit aujourd’hui, ne nous dispense pas d’une interrogation lucide sur soi-même, sur cet art mystérieux de l’émotion, et enfin sur la nécessité d’inventer une manière personnelle d’en réaffirmer les pouvoirs. Il me semble qu’aujourd’hui les jeunes générations de poètes devraient méditer un peu cette ambiguïté de l’art de poésie : car toute œuvre nouvelle naît de la littérature préexistante.

 

C’est avec la mort qu’on joue !

 

Mais enfin me disais-je, au point du jour, bien qu’on s’esclaffe à toute page de Queneau, d’où vient cette tristesse du rire de la langue ? Si les mots sont notre être, c’est avec l’être qu’on joue. Jouer avec la langue, avec l’orthographe, se payer la figure des mots, faire des pieds de nez au vers de douze pieds, au signifiant, à l’archaïsme, à la tradition, à l’image, cela suppose toujours qu’on soit bien mal avec cette chienne de vie, qu’on soit "un chien à la mandoline", cela suppose qu’il ne nous reste plus que ça : le langage pourtant qui n’est pas la vie :

"Aujourd’hui bien lassé par l’heure qui s’enroule

Tournant comme un bourrin tout autour du cadran

Permettez mille excuz à ce crâne – une boule –

De susurrer plaintif la chanson du néant"

Car après tout, c’est avec la mort qu’on joue, quand on joue avec les mots, avec l’angoisse de mort qui parcourt cette langue et lui en fait voir des vertes et des pas mûres : "ombre est tout être qui s’enfuit", "Ma jeunesse est finie / Ma jeunesse est partie / Je reste sur le cul"  et son grand recueil, n’est-ce pas "L’instant Fatal" ? 

"Quand nous pénétrerons la gueule de travers

dans l’empire des morts".

Bâtons chiffres et lettres. Queneau s’est jeté dans la science des mots, dans la science des chiffres. Ne pouvait-il pas, à la fin de sa vie, soupirer à son tour : "La chair est triste hélas ! et j’ai lu tous les livres". Il a écrit "La petite cosmogonie portative" et son œuvre poétique s’achève sur cette aride "Morale élémentaire", triomphe de la combinatoire du signe et du sens. Logos et cosmos. Mais n’a-t-il pas interprété le rôle de Clemenceau dans le Landru, de Chabrol ? N’entrait-il pas souvent à Saint Thomas d’Aquin, église à double issue, sise à côté de la rue Sébastien Bottin, ainsi que me l’apprend Jacques Réda "Bien faite pour le sauvage et pour le criminel" (8), au sortir de chez Gallimard où il dirigeait l’encyclopédie de la Pléiade, pour se rendre, peut-être, au collège de Pataphysique, ou simplement s’en aller "courir les rues" afin de considérer un tantinet "Les problèmes de la circulation" ?

 

"Il a pris sa voiture les pigeons avaient chié dessus

et puis il a fait du cinq de moyenne

pendant des heures et des heures

il a éraflé une aile

et bosselé son pare-chocs

on lui a craché sur son pare-brise

et il a attrapé cinq contraventions

 

ah qu’il ah qu’il ah qu’il est content

d’avoir promené sa bonne ouature

si elle lui a coûté tell’ment d’argent

c’est pas pour en faire des confitures

et bing et poum et bing et pan"

 

C.A.

 

  1. Date de la publication de Chêne et chien, "Roman en vers"
  2. Claude Debon. Éd de la Pléiade : notice de présentation pour L’Instant fatal
  3. Idem. Ed. de la Pléiade
  4. La Forme d’une ville… (Gallimard) qui s’ouvre sur une section intitulée : Recourir les rues.
  5. Henri Godard, Préface à l’œuvre romanesque. Pléiade.T.2.
  6. Claude Debon
  7. Poèmes inédits. Éd de la Pléiade
  8. Lettre sur l’univers. Gallimard

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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