Gabrielle ALTHEN
Le dernier livre de René CHAR : Éloge d’une Soupçonnée par Gabrielle ALTHEN
René Char avait remis le manuscrit définitif d’Éloge d’une Soupçonnée en décembre 1987. Il est mort en février 1988. La publication en fut posthume et ce recueil ne figure pas dansles Œuvres complètes rassemblées par Gallimard dans la bibliothèque de la Pléiade. C’est un livre sur lequel on s’attarde moins volontiers que sur les précédents. À l’inverse des poèmes de la maturité qui sont traversés jusque dans les doutes qu’ils expriment d’élans, de goût de l’action et d’émerveillement, ceux-ci portent la marque de l’âge, de l’hiver, du malheur et de la mort, de l’insomnie peut-être, puisque Lysanxia, le beau nom d’une spécialité destinée à écarter l’angoisse, s’y trouve requis. Il est, en effet, peu de livres, peu de recueils, qui, une fois refermés, laissent cette instante impression d'avoir dû affronter le vrai et il se pourrait que cette vérité-là, à force d’exactitude à l’endroit du réel, ne soit pas très éloignée du prophétisme.
La Soupçonnée
Qui est pourtant cette Soupçonnée ? Et de quel soupçon faut-il l'environner, puisque cet éloge ne semble pas aller sans risque d’errer ? À l’inverse de Perse, en effet, l’éloge ne va jamais, chez René Char, à ce qui est sans conteste, d’où le fait qu’il soit toujours touché par le tragique. Soupçonnons que la poésie soit une situation entre les alliages de la vie, l'approche de la douleur, l'élection exhortée et le baisement en ce moment même... Pourtant, est-ce encore un soupçon que celui qui se porte à la fois vers le constat vérace des alliages de la vie et vers l’élévation exhortée ? Nous savons bien que la vocation d’alchimiste ne peut se passer du plomb et que les chercheurs d’or n’ignorent pas que l’éblouissement peut se cacher sous les scories. Cette Soupçonnée n’est autre que la poésie et il n’est pour le poète de poésie qu’éprise, comme il n’est pour lui de poème que d’éloge. Une constellation se découvre ainsi entre son vrai cœur maintenu proche, le plein, la fatalité du vide et la communion. Comment alors un poète pourrait-il ne pas priser une présence si active. Verte, d’une verdeur destinée à perdurer, jeune, allures féminines prononcées, mais pas très éloignées de la démence, la poésie devient, - non, elle deviendrait, puisque la pudeur protège la confidence du halo d'un conditionnel - la seule grande force de mots jusqu'au bord des larmes. Les paradoxes se brisant contre les paradoxes dans les retournements et les inversions d'illusions du magnifique poème, intitulé Bestiaire dans mon trèfle, qui la définit, et serre le cœur à la manière de certains des fragments de Pascal. Elle est du moins celle qui aurait, au bout de sa faculté d’illusion, le pouvoir de révéler la transformation possible des chaos qui passaient pour irrésistibles, qui seraient susceptibles de nous séduire et de nous soumettre en chaos intrinsèques liés au temps et aux bouleversements du calendrier et constitutifs par là de la commune épreuve. Au terme de ce trajet, la Soupçonnée saisie dans ses visitations, n’est que liberté auprès d'une nécessité qu'elle ne farde ni ne transforme. Peu en somme, à moins que ce peu ne soit beaucoup. Telle est pourtant sa vertu que sa précarité lui restitue, comme un autre pouvoir, la chance de demeurer sans usure et comme un foyer rayonnant d'intensité. Hors d’elle, ne se rencontrent que l’homme, le loup qui s’est mis à lui ressembler, et la mort... Un instant, pourtant, nous avons été tenus entre terreur et bonheur.
La poésie et la vie
C'est dire que la proposition est abrupte, ce qui ne va pas toujours sans allégresse. Qu'importe alors que la vocation se désigne dans un dénuement sans concession ni complaisance. Ce n'est pas par défaut de courtoisie que ces pages ne se veulent pas charmeuses, c'est plutôt que la plus haute courtoisie, à de certaines heures, est d'être juste et de nommer pour telle la difficulté. Il en advient que la grâce, quand elle surgit, est d’autant plus éblouissante. Mais quelle que soit la teneur de cette alliance entre grâce et dureté, l'ordre qui s'avoue pour vital dans ces poèmes est celui d'une disponibilité essentielle à ce qui vit dans la vie. Il y a dans ces pages une instabilité voulue qui est celle de la flamme. Il ne faut donc pas s'étonner qu'à la figure de la Soupçonnée réponde elle aussi non sans risques, la figure de l'Amante. De l'une à l'autre, c'est la même transe qui se désigne, le même désir, le même caprice et la même prémonition tragique. Mais la vie, quand elle survient, prend des allures de poésie, à moins que ce ne soit l'inverse, car c'est toujours de vie qu'il s'agit. D'une vie contiguë à la mort. Un homme, qui s'est impérieusement écarté de toute frilosité sentimentale, y a regardé sa vie, dût-il, pour mieux voir, en maintenir les plaies ouvertes. C'est d'un testament qu'il fait don. Leçons de ténèbres, leçons de vie... À présent, j'ai quitté mon sort... … Il faut à tout moment expulser de soi ce qui trouble cette source et couche joncs et réseaux chers à l'aimée... … Décevoir autrui, c'est le guérir d'un mal qu'il ne supposait pas avoir, le libérer... Ce qui se donne à entrevoir, au détour exalté d'une expérience d’homme passionnément revendiquée comme telle, c'est une ascèse, et par-delà cette ascèse, une inversion douloureuse et bénéfique des valeurs. Le recueil, dès ses premiers mots, s'ouvre sur cet aveu, non d’un bilan, ni de rien qui se compte ou se décompte, mais des revirements intimes qui viennent se poser sur le renoncement. À quoi bon s'éclairer, riche de larmes ? Comment ne pas se souvenir que Thérèse d'Avila était citée dans la Page d'Ascendants pour l'an 1964 et dans celles sur Rimbaud. Comment ne pas songer à d'autres métaphores, à d'autres paradoxes de ténèbres illuminantes ou de clarté aveugle, que ce soit dans La Nuit obscure ou dans La Source de Jean de la Croix ?
La confidence
La confidence qui s'accroche çà et là aux angles du poème a pourtant des allures simples de constat. Sans attitudes ni préceptes, elle est murmurée avec la lassitude de l'âge, après un long compagnonnage avoué avec la douleur, et c'est pourquoi le ton en est si prenant. L'intuition n'en était pas nouvelle. Chaque fois que Char, rassemblant tous les fils de l'expérience, avait évoqué les dispositions intimes qui précèdent le poème, il avait parlé de départ et de liberté conquise sur la douleur d'être libre. Pourtant, au terme de l'ascèse, si elle est bien menée, il n'y a que la vie et celle-ci, rapportée à la seule souffrance et à la seule grâce de vivre, l'une et l'autre loyalement acceptées et royalement éprouvées, occupe tout l'espace. L’irruption, toujours soudaine et brève, de la joie peut alors trouer la difficulté. Des mots apportent le bonheur et, comme autrefois, comme toujours, ils rapportent le monde. La liberté ne s'attarde, heureuse, qu'au murmure du vrai baiser …. Il faisait si chaud cet été-là que même les feuilles mortes venaient boire l'eau des bêtes dans les plats de terre. C’est passer de la douleur d'être libre au bonheur de l'être. Si grande en est parfois l'assurance que l'humour peut affleurer comme si, au terme d'un tel effort de conscience, le poète, comme le peintre, selon ce qui avait autrefois été dit de Miro, devenait lui aussi une manière d'homo ludens. Le jeu ni le bonheur ne contredisent cependant la tragédie. En donne la mesure la dernière page du recueil consacrée à l'Amante. Désir, passion, la chair menée jusqu'au désir d'outre destin, la crainte, la volupté, la passion, mais aussi la lubricité, le mot mourir avancé et retiré à la fois, tous les arguments contrastés du destin y sont rassemblés, mais il ne s’agit pas là cependant du destin d'un seul, mais de la cristallisation de celui de tous. C'est pourquoi la confidence, quand elle surgit, est si communicative. D'où l'effet de prisme de chacun de ces poèmes. Peut-être est-ce du côté de notre grand classicisme, Pascal ou Racine frayant leur bref chemin entre l'acuité de l'intelligence et l'opacité du vivre, entre les abîmes de la grâce et du péché, entre le débordement et la forme, que se trouvent de semblables retournements. Les mots réfractent et diffractent leur part de réalités antagonistes, la passion et sa contrepartie d'abîme, le désir et le questionnement qu'il fore autour de sa légitimité, bref l'existence déchirée entre ses postulations et son soupçon.
La fulgurance
Il ne s’y trouve pas de lenteurs. Tout n’y est qu’éclair, ellipse, raccourci, angles et voltes. L'incandescence n'est cependant pas affaire de vitesse. Sans doute bien plus d'intelligence. Plus encore quand celle-ci est intelligence de l'essentiel. En tous les cas, la fulgurance n'est ici que de l’abandon ou de l’étreinte. Elle est, de surcroît, de la vision. Tout est double, tout est multiple, tout est affrontement. Sans doute ne peut-on écrire ces mots sans que l'ombre d'Héraclite ne surgisse, mais il ne s'agit pas de référence, encore que Char l'ait si souvent nommé, ni de philosophie, mais de partage. Bien plus encore d'espérance. Car il faut espérer, pour annoncer que le multiple procède de l'un, que les contraires s'accordent, et pour en célébrer la raison universelle dans le logos. Les propositions étincelantes et nues dont Yves Battistini avait donné une traduction que Char aimait, resurgissent dans ces pages, vêtues de chair, de vie, et autrement cristallisées. L'intensité, la potentialité électrique y est la même. Le monde y est saisi par le mystère agissant de sa dualité, la rose y prononce l'étoile, des Madones dites "accortes " annoncent le surgissement de l'astre aussi bien que sa chute, à moins que ce ne soit prémonition active du lendemain, ingratitude ou raison d'être, comme dans les Pietà d'autrefois. Car espérance et lucidité procèdent l'une de l'autre et leur proximité aveugle. La lucidité, que l'on rapporte trop souvent à son penchant austère, connaît aussi sa part heureuse. Comme il y a la lucidité du déficit, il y a celle de la clarté, lumière du malheur et lumière de la lumière se conjuguant dans l'unité d'une connaissance où l'amour mène le jeu. Faire du chemin avec... avait un jour proposé René Char. Peut-être était-ce les mots du seul don qui soit possible. Éloge d'une Soupçonnée est un livre destiné à aller, pour autant que, lecteurs, nous soyons susceptibles d'aller. Non que ces poèmes délivrent la solution de l'énigme de vivre, déjà dite impossible dans Madeleine à la veilleuse, mais ils rapprochent de son cœur. Staël est paru sans un pas vers la neige, en se sachant sur le sol de la mer, puis dans la bourre du chemin. À ce jeu de qui perd gagne, qui est peut-être celui du destin, l'énigme affleure partout, se montre et demeure telle, énigme de la discrétion, de la liberté soudaine, de la cruauté, de la mort et du rythme lui-même : qu'est-ce enfin que ce sol sur la mer ? Ailleurs pourtant survient et se déploie la chance : Tous deux dans la prairie vous emplissez mon hamac d'étoiles. Ainsi la vie et la poésie ont-elles partie liée, et l'une et l'autre en sont grandies jusqu'à ce qu'y affleure parfois le ciel. La Soupçonnée, qui avait pu être autrefois la Rencontrée, veille entre des fastes fugitifs à entretenir le miracle d'un étonnement. Mais c'est la vie, douleurs et joies aimées et supportées jusqu'à la mort, qui se gagne dans l’effort de ces pages, et y festoie de façon énigmatique et tragique.
G.A.
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