Jacques ANCET

 

 

Le témoignage universel de Yannis RITSOS

par Jacques ANCET

 

Il y a quinze ans, disparaissait Yannis Ritsos et avec lui, l’un des poètes les plus considérables du XXe siècle. “Fils d’une grande famille ruinée par la tuberculose et la folie (1) membre dès l’âge de vingt-cinq ans du Parti communiste grec, solidaire de tous ceux qui luttèrent pour la liberté contre les Occupations successives de son pays, grand poète national ouvertement hostile au régime des Colonels (1967-1974) qui le lui firent payer par de multiples arrestations et internements, traduit et unanimement célébré à l’étranger de son vivant, il ne s’est pourtant ni laissé écraser par le poids de la notoriété ni prendre au piège mortel de la “poésie engagée”. En effet, poète océanique des grandes causes, il est en même temps le poète de l’infini des petites choses – de cette “intrahistoire” où, dit Unamuno s’enracine l’Histoire, parce que ne cesse de s’y jouer, pour chacun, à chaque instant, tout le sens de l’existence.

 

L’étrangeté quotidienne

 

Les choses donc, minuscules, souvent, innombrables, témoins muets de l'existence quotidienne... Cela monte, pénètre par effraction la conscience close sur sa propre inanité. Parler alors est nécessaire, "vider son sac", comme le dit bien la langue. De cette nécessité participe toute cette poésie et, en particulier ses grands monologues dont Chrysotémis et Phèdrereferment le cycle (2) : quelqu'un parle, parle, oui, très exactement, vide son sac ; ce sac de l'intériorité qui n'est qu'une peau de chagrin ou une baudruche gonflée à en crever, si ne le remplit pas le poids du dehors: 

... L'extérieur nous pénètre - une acceptation générale comme le destin

on se remplit soudain jusqu'à étouffer ; on prend conscience du vide précédent ; ce vide

n'est plus tolérable (et où trouver la plénitude ? On étouffe).

La sainteté du dénuement –

c’est ce que tu disais je ne me souviens plus bien : (que disais‑tu au juste : du dénuement ou du refus ?) ; des paroles vraiment insensées (3)

Dit‑elle... Phèdre ou le froid délire de la passion et, à travers elle, Yannis Ritsos ou l’amour, non pas d'un seul corps si beau fût-il, mais de tous les corps, de toutes les choses – du monde en son infinie diversité. Comme dans les innombrables poèmes brefs, instantanés saisis au jour le jour (la mention des dates de composition est significative) qui, depuis Témoignages, Notes en marge du temps, en passant par Gestes, Le mur dans le miroir La Conciergerie, Papiers“, Le Heurtoiret bien d'autres ne cessent d'explorer, parallèlement aux grands poèmes dramatiques, le mystère insondable de l'existence :

Un prétexte

les cages vides dans la cour

les bouteilles vides sous l'arbre

quand tombe le soir sur les hangars

quand la statue noire

assimilée aux ténèbres

ne représente plus rien. (4)

Ici, rien qui rompe apparemment avec l'habitude et le langage de communication immédiate. Le quotidien dans toute sa platitude. Un monde sans surprise. Mais, presque aus­sitôt, les derniers vers détruisent ce confort de lecture : la représentation s'achève en non‑représentation. Écartant toute image (“Ah parler sans détour : la chose la mieux cachée du monde”), le poème entier est lui‑même image, mais image de ... rien ; de ce que l'écriture ne peut que désigner négativement, comme présence invisible, à travers le révélateur de chaque objet, chaque geste, chaque situation particulière : “dis avec autre chose : ça, rien que ça.“ (5)

Subversion, par et dans le langage, de la “réalité” et son ordre figé, jeu introduit dans la mécanique de nos routines mentales – “le monde entier est une inexactitude / le vrai poème une inexactitude” –, le poème est le lieu d'une mise en perspective inattendue ; déformant les cadres de la perception sans cependant les détruire, elle nous jette dans cette étrangeté quotidienne de l’instant présent qui, “en la moindre de ses exigences / est plus absolu que la mort".

Précision et indétermination sont le double fondement de cette poésie : s'arrêter à cette poussière de détails et d'infimes événements qui font notre existence, les désigner, les fixer hors de toute référence, de toute explication et, par‑delà leur charge utilitaire, dans l'absolu de leur présence insignifiante, c'est montrer l'essentiel en l'omettant : “Pourtant l'essentiel, nous l'omettons – l'éternel essentiel – rendant bien manifeste l'omission.” L'essentiel : ce vide entre les objets, ce blanc entre les mots, ce silence entre les paroles, ce flux silencieux du devenir où tout s’engendre et se défait :

... Deux jours ? Trois jours ? Un seul tour du cadran ? Une heure ? Des siècles ? Les paroles enchevêtrées, correspondances, éloignements, malentendus, suites fortuites­ surtout des monologues ; – paroles décousues, insignifian­tes, scrutatrices, sans réponse, indispensables [...] Tu as parlé ? J'ai parlé ? Personne. Tous. Et le fleuve qui engloutit tout, qui avance, qui avance... (6)

Rien n'a de sens hors ce mouvement perpétuel qui nous fait, nous porte, nous emporte, dans l’enchevêtrement inextricable des êtres, des gestes, des objets, des lumières et des ombres. Aucun fil pour réunir les voix qui parlent dans Le Sondeur, par exemple, l’un des textes les plus modernes de Ritsos avec Le Chef d’œuvre sans queue ni tête (7) ; pas même celui, narratif et dramatique, des monologues de La Quatrième dimension où la grandeur mythique du passé, en se banalisant, en revivant peut-être de tant de proximité, vient se confondre à la quotidienne déchéance du présent. Aucun fil, sinon peut‑être cette coulée de fleuve inépuisable, ce souffle unique et multiple à la fois, ancrant chaque voix dans le présent indéterminé d'une parole sans âge et qui fait de ces monologues discor­dants d’extraordinaires polylogues. À travers les voix des deux fous, du jeune homme blond, du solitaire, de la fille triste, de l'ami invisible, du sondeur, de tant d'autres, celui – celle – qui parle, qui dit “je”, c'est toi, c'est moi, tous et personne. Plus qu'un “autre”, je est “tous les autres”.

 

Je résiste

 

Poésie politique, la poésie de Yannis Ritsos n'en évite pourtant pas moins l'écueil de la poésie politique : celui de la rhétorique partisane, à laquelle n'ont pas su échapper d'autres poètes communistes d'envergure comme Neruda ou Aragon. Ce qui est politique dans son œuvre, ce n'est pas la défense d'une cause assortie des dénonciations et panégyriques de rigueur, autrement dit la présence d'un discours constitué d'avancecomme point de départ et fil conducteur de l'écriture, mais une tentative inlassablement reprise d'écouter et de dire intégralement ce qui toujours échappe : l'ici maintenant, l'infini constamment méprisé du quotidien :

... j'insiste ; je ne rends pas les armes ; j'ai dit : le champ de marguerites par un matin de printemps avec les cloches sur les collines

j'ai dit : le parapluie rose, renversé, ouvert, plein de lumière dans les épis

j'ai dit : baiser, pain, raisin, poitrine, ancre, femme,  liberté

j'ai dit aux morts : attendez ; rien ne finit… (8)

J'insiste”, “je résiste” : l'écriture est un combat. Contre tout ce qui entrave, détourne, tue la parole : routine, fatigue, paresse, peur, bêtise, aveuglement idéologique, pesanteurs de tous ordres aussi bien extérieures qu'intérieures. Ce qui est politique, c'est donc ce désir de“témoignage“universel ; ce refus de se taire, de laisser s'installer le silence de l'Histoire qui ne connaît que l'événement et les grands nombres, quand ce qui la tisse à chaque instant, c'est ce poudroiement, cet infini de matières, d'objets, de corps, de voix, d'actes infimes où l'horreur, le cauchemar, côtoient le simple, le banal, où “l'oursin de la peur”, “la peau écorchée” d'Électre Apostolou, militante communiste torturée à mort par les Allemands en 1944, se mêlent à la beauté d'un geste, à la lumière du matin sur une feuille, aux travaux invisibles des jours : tout cela qui, toujours, pour peu qu'on s'en avise, pourrit déjà sur la décharge de l'oubli. Ce qui est politique – ou mieux : ce qui fonde le politique, comme d'ailleurs le poétique, mais, à ce niveau, y a-t-il une différence ? – c'est ce sentiment du réel, de cela qui déborde, qui brise cadres et cages, et monte du cœur du quotidien, l’éclairant parfois d'une lumière intense : “cet illimité qui fait s'arrêter les marins le dos tourné à la vitrine de sous‑vêtements pour dames, / et le croque-mort qui pisse contre le mur oublie de pisser, lève la tête, regarde, prête l'oreille, écoute...”

D'où cette écriture répétitive, accumulative qui ne cesse, à travers tant de livres, de nous communiquer l’appel de “l'inépuisable” qui n'est pas seulement la prolifération du multiple impossible à réduire à la simplification de l'un, mais l'épaisseur infinie du moindre objet singulier : “J'ai toujours eu peur comme toi de ne pas avoir le temps pour toutes choses / car toutes choses ont une durée immense malgré leur mouvement rapide…” La poésie de Ritsos travaille simultanément dans l'instant et dans la durée, dans l'expansion et dans la concentration. Elle dit toutes les choses et chaque chose. Elle n'est pas faite d'idées mais de mots, d'objets, de corps, d'actes, qu'elle sauve de l'oubli. Ce quotidien, ce vertige de choses, de gestes, si banals qu'on ne les voit pas, ce sont aussi l'Histoire, la politique, mais sans l’auréole, pompeuse ou tragique selon le cas, dont on les pare comme pour nous faire oublier que nous en sommes non pas les spectateurs mais les acteurs.

Car la tragédie peut vivre aussi dans des meubles ordinaires, chaises, fauteuils, avec des choses ordinaires, mouchoirs, encriers, livres journaux, casseroles”, écrit Antoine Vitez (9). On ne peut mieux résumer la démarche constante de Yannis Ritsos : rapprocher de nous la légende, le mythe ; nous montrer qu'ils n'appartiennent pas à un passé inaccessible, mais qu'ils ne cessent de porter le moindre de nos actes, que nous sommes, nous autres, femmes ou hommes simples, les héros de ce quotidien qui soudain peut devenir légende. Comme à la fin de Graganda où ces innombrables personnages des poèmes de Ritsos – “le charpentier, le potier, le bûcheron, le rémouleur, le garde forestier, le fabricant de cierges” et tant d'autres encore – ne forment plus qu'un seul fleuve disant, malgré la souffrance, la mort, le miracle d'exister, d'être le corps immense du géant légendaire :

... Et alors moi, courant, j'ai crié : Graganda

et les autres ont compris instantanément ils ont crié : Graganda

et les échos des collines en face comme nous montions crièrent :

Gra et ga et nda

et Gra et ga et nda

Graganda

 

Et en vérité c'était Graganda. (10)

 

Une poétique du présent

 

Le réel, c'est l'inépuisable. C'est pourquoi le poète, comme le sondeur, ne cesse de refaire inlassablement le même geste. Et c'est pourquoi, à chaque fois, saisit dans les livres de Ritsos la même impression de recommencement perpétuel. Comme si, à travers les années, il n'avait cessé d'écrire le même poème, infiniment ramifié et toujours renaissant. Tel ce quotidien, toujours semblable et toujours différent, dont c'est le propre d'être insaisissable, et qu'il ne cesse de traquer, apparaissant, disparaissant, dans le présent recommencé de l'écriture :

À la porte on entendait les locataires qui nettoyaient leurs chaussures crottées de boue.

Les choses s'abaissaient ; perdaient de leur solidité. Le concierge

marchait avec une solennité différente dans l'espace étroit du rez‑de‑chaussée

jetant de temps en temps un regard étrange au miroir de l'entrée,

comme s'il observait les formes et les faits d'un lieu et d'un temps indéterminés... (11)

Ce présent peut s'étendre sur plusieurs dizaines de pages, porté, comme dans les grands monologues, tantôt par la voix de quelque figure mythologique (Philoctète, Perséphone, Ajax, Phèdre, Ismène, Hélène...) tantôt, comme ici, par une voix indéterminée qui, à travers la forme du “on” et de la première personne du pluriel nous invite à participer nous aussi au mouvement sans fin de l'énonciation. Ou, au contraire, il peut ne durer que l'espace d'une ligne – d'une corde vibrante – et se prolonger dans le silence qu'il engendre, comme le haïku auquel certaines notations de Sur une cordefont penser : “Soir. Et la femme de ménage de la douane entre en conversation avec une étoile.”

Mais, qu'il soit tendu ou distendu, ce présent demeure la clé vive de ces poèmes. À chaque fois une voix l'engendre qui, parce qu'elle oublie tout dans l'instant de sa parole, ne cesse d'incarner et de conserver son perpétuel jaillissement dans l'ici et le maintenant de sa profération. Cette reprise indéfinie est une part importante de la poétique de Ritsos : “La répétition : une vérification du sens anonyme(12). Répéter : se perdre soi‑même dans l'amnésie du présent, devenir cet inconnu toujours renaissant qui est l'écriture du poème. Car répéter n'est ressassement stérile que pour celui qui oublie le temps et son présent toujours recommencé auquel nous fait partici­per cette œuvre : “Il revient sur le même sujet. La répéti­tion / est d'avance un changement.”

Une telle poétique  du  présent  explique  sans  doute  cette  célébration  du  corps, cet érotisme panique qui, immédiatement après Erotica (13) (l’un des sommets de la poésie amoureuse de ce siècle) traverse Le Funambule et la lune, l'un des derniers grands poèmes écrit par Ritsos : “Des statues s'éveillaient à minuit, leurs paupières papillotaient / le sang coulait dans leurs veines de pierre, leur sexe bandait, / le marbre rougissait et fumait de tous ses pores, / et les bûcherons, crac crac, coupaient des arbres gigantesques qu'ils poussaient sur la pente / et tous, chouettes, loups, papillons, gémissaient du grand engrossement..” (14)

On comprend alors cette “sainteté” du corps et du quotidien que Ritsos n'a cessé de célébrer et pourquoi cette poésie est, au sens le plus profond du mot “politique“. Les hiérarchies et leurs dualismes parasitaires sur lesquels se fonde notre monde s'y effacent : sacré et profane, merveilleux et banal, fête et quotidien s'y confondent en un immense chant d'amour à la vie.

C'est pourquoi tout, dans cette œuvre immense, nous invite à participer à la création perpétuelle du monde et donc à résister jusqu'au bout aux forces réactives qui ne cessent de contrôler, de clore, de verrouiller, de faire taire une fois pour toute la voix de l'inconnu qui ne se tait jamais :

attends ; ne pars pas, ne partez pas ; c'est ici qu'il nous faut le vivre – dit Alkis – l'instantané, l'éternel inépuisable. (15)

 

J.A.

 

  1. Dominique Grandmont : préface à la traduction de “Le mur dans le miroir et autres poèmes”, Poésie/Gallimard, 2001, p.8
  2. Cycle réuni en grec sous le titre de Quatrième dimension“ et qui comprend seize monologues écrits entre 1948 et 1972, dont "La maison morte" (1960), "Philoctète" (1963-1965), "Ajax" (1967-1969), "Perséphone" (1965-1970), "Chrysotémis" (1967-1970), "Hélène" (1970), "Ismène" (1966-1971) et "Phèdre" (1974-1975). Cf. la bibliographie de l’ouvrage de Dominique Grandmont précédemment cité.
  3. Phèdre, in “Chrysotémis, Phèdre“suivi de “Le Sondeur“ et de “Le Heurtoir“, traduit par Gérard Pierrat, Gallimard, 1980
  4. Le Heurtoir
  5. Le Heurtoir
  6. Le Sondeur
  7. Traduit par Dominique Grandmont, Gallimard, 1978.
  8. Graganda“ in “Graganda“ suivi de “Le Clocher“ et de “Vue aérienne“, traduit par Khrysa Prokopaki et Antoine Vitez, Gallimard, 1981
  9. L’Essai de solitude“, P.O.L., 1981
  10.  “Graganda“
  11.  “Le Funambule et la lune“ traduit par Michèle Métoudi, Europe/“Poésie“, 2989
  12.  “Sur une corde“, traduit par Dominique Grandmont, Solin, 1990
  13.  “Erotica“ (comprenant “Petite suite en rouge majeur“, “Nudité du corps“, “Parole de chair“), traduit par Dominique Grandmont, Gallimard, 1984
  14.  “Le Funambule et la lune
  15.  “Le Funambule et la lune

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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