Paul ASSELINEAULe Courrier des Lecteurs
Asselineau sur le lino par Paul ASSELINEAU
Je vous l’avoue chers lecteurs, je me suis un peu cherché cette année. Vous ne comprenez pas cet épanchement narcissique ? Ce n’en est pas un. J’ai l’honneur de tenir cette rubrique depuis janvier 2000. Tous ces poèmes, ces livres, ces lettres pleines de générosité, en envol contrôlé de la bibliothèque à la douceur cirée de mon bureau ont étrangement fini par m’envoyer au tapis. Je me relevais pour écrire ma chronique, vous les avez bien lues, mais les nuits du scribe étaient hantées. Il m’est arrivé de rêver qu’un facteur de Neuilly me faisait des reproches : aucun des paquets que je vous livre ne vaut son pesant de dynamite sociale. Ou bien alors, c’était l’armée des lecteurs de l’ombre qui prenait le chemin du Boulevard Haussmann, pour venir me prier de manière plus que ferme de mettre mieux les points sur leurs “i” ou alors ce serait leurs poings dans ma … Mon ordinateur m’envoyait des messages d’alerte chaque fois qu’un lecteur dormait depuis trop de temps dans un de mes fichiers. M’arrivaient démultipliées, dans la sueur des cauchemars, certaines suppliques : “J’espère que vous serez sensible à mon écriture, une fois que vous aurez parlé de mon livre, je m’abonnerai, la moindre des choses pour un journal de poésie est de parler de la mienne, de poésie, auriez-vous l’amabilité de vous rendre compte de l’évidence de mon talent…” Je n’étais plus moi. Vos lettres me parvenaient et je les traitais avec soin et attention, mais je ne me voyais plus en train de vous répondre. Comme détaché, et pas au Ministère de l’écriture. Il me fallait du repos. Du vrai. Mais les émissaires des postes, les vrais, ne baissaient aucunement le rythme de livraison. J’ai donc cherché un peu d’énergie dans vos lettres, et la dépression s’est achevée plus vite qu’elle n’était sournoisement arrivée. On le comprend aisément en écoutant ces contributions. Gabriel Le Gal, de Ceyzériat : “Je tiens à vous remercier pour la bonne surprise que vous me faites dans le n°80, p 17, de faire figurer le premier poème de mon recueil : Pas la peine d’aller au Japon, qui donne le ton à l’ensemble du recueil. Je vous remercie d’autant plus vivement que mon travail, commencé assez tard, peut être en train d’aboutir, assez tard également.“ Philippe Gras, de Nanterre, à qui je me dois de rappeler cependant que je ne m’appelle pas Pierre, mais Paul : “J’aimerais vous remercier pour votre attention délicate en ce qui concerne l’envoi de la livraison du mois d’avril d’Aujourd’hui Poème. J’ai beaucoup de mal à me procurer ce titre à Nanterre, et même aussi à Paris, aussi je me suis demandé si vous ne sous-estimiez pas quelque peu votre audience… Il ne s’agit pas d’une critique. Au fond je suis très heureux de constater l’engouement du public en faveur de la poésie.” Ces lettres adorables, de tous ces lecteurs qui nous aident à tenir, m’ont fait du bien. Le jeune Mazouz Djamel, d’Algérie : “Je suis un petit Africain qui aime beaucoup écrire la poésie. Pour ce pas que je fais vers vous, je voudrais apporter une petite contribution dans un premier temps. Je vous informe que la langue française est relayée en seconde position dans mon pays, mais je fais beaucoup d’efforts pour l’écrire avec mon ressenti quotidien. Par la fin, je vous souhaite une bonne et heureuse année à vous et votre revue que j’aime beaucoup lire.” Sandrine Féraud nous confie : “J’ai connu Aujourd’hui Poème en décembre 2000, année où je me trouvais face à face avec mon amour profond pour la poésie que je venais de découvrir comme si elle avait attendu toutes ces années pour s’imposer à moi. Depuis ce numéro 16, chaque mois mon buraliste commande Aujourd’hui Poème pour mon plus grand plaisir et si je ne suis pas toujours abonnée, c’est par pure reconnaissance envers ce monsieur qui, hors saison, se fait une joie lorsque j’entre dans son tabac de m’annoncer qu’Aujourd’hui Poème est arrivé. Il le sort de sous son comptoir, me le remet et en a un autre en rayon qui disparaît chaque mois. Sourires… “ Jean-François Agostini, de sa Corse en poésie, la belle ville de Porto-Vecchio, nous signale : “Votre journal est aussi le mien.” Gilbert Chatenoud, d’Annecy-le-Vieux : “Mesdames Messieurs chers Amis qui œuvrez si bien pour nous, c’est toujours avec la même impatience que j’attends le numéro d’Aujourd’hui Poème. Où que j’aille, le dernier numéro m’accompagne dans une serviette. J’ai eu le bonheur de trouver l’un de mes textes dans les colonnes d’un récent numéro. Je vous en remercie. Votre travail de longue haleine en profondeur pour bâtir des articles sans concessions est digne d’éloges. J’espère nombreux les poètes ou autres qui apprécient et se nourrissent de ce bon pain de l’esprit. Merci à vous tous avec une mention spéciale pour Jean-Luc Despax… car, bien sûr, j’ai un faible pour Federico. À vingt ans je déclamais Machado. Tenez bon la barre, bon courage. Vos lecteurs sont prêts de vous.” Dominique Sutter, de Sèvres, nous envoie une bonne lettre à laquelle toute l’équipe a été sensible. Elle conforte ce soutien par un réabonnement : “Chère équipe d’Aujourd’hui Poème, je m’apprêtais à vous écrire pour vous adresser quelques poèmes récents quand l’avis de renouvellement de mon abonnement m’est parvenu. Je renouvelle donc celui-ci de bon cœur car j’aime vraiment beaucoup votre journal. Je vous remercie d’œuvrer au maintien du moral des poètes solitaires et inconnus – dont je suis ! – en communiquant ce chaleureux enthousiasme pour la poésie, en réactivant en eux la flamme vacillante de leur foi en leurs frêles créations, par votre ferveur et par la qualité hors pair des articles de réflexion. Merci donc, du fond du cœur, pour le dynamisme salutaire de votre journal, lequel m’a bien souvent évité le découragement.” Mais cette lettre nous demandait aussi de réagir au désarroi du poète amateur : “Je profite de ce courrier pour vous dire ce qui me tient à cœur, à l’occasion de la célébration du Printemps des Poètes, un peu solennellement claironnée dans les lieux publics… Devinez les pensées du poète solitaire et inconnu, dans ces circonstances, où il ressent douloureusement son exil, faute d’avoir réussi à publier un recueil jusqu’alors et d’avoir quelques références sérieuses pour être convié à des lectures publiques ou restreintes. Il goûte le plaisir d’écouter les autres, curieux et attentif sans jamais pouvoir faire partager ses propres textes, qu’il ramène chez lui après la séance, regrettant fort que cette célébration de la poésie ne soit pas aussi une occasion libre et désintéressée de moments d’échanges de paroles poétiques, et non pas seulement de commentaires de textes à valeur confirmée… Le rêve du poète solitaire et inconnu serait de venir s’asseoir au banquet commun et de connaître un petit moment de partage empathique avec les autres ! Une journée suffirait, peut-être, pour permettre cette liberté, loin des respects attendus aux plaquettes déjà publiées, dans un esprit d’ouverture sans parti pris. Ainsi le poète solitaire et inconnu ne s’installerait-il plus dans la situation du poète maudit ! “ Sans doute faut-il, pour échapper à la malédiction, compter davantage sur les revues. Se procurer d’urgence celle de Jean-Pierre Lesieur, Comme en poésie. Il y a publié un irrésistible poème : Ali-Poète et les quarante valeurs, qu’il faudrait pouvoir citer intégralement. Il y passe “en revue” des publications qui font le sel de la poésie, en même temps qu’il décrit la conduite idéale du goûteur de poésie : “Toujours déprimera quand un poète meurt dans la sauce gribiche de l’anonymat sans fond qui ne le lâchera plus / Toujours renoncera aux facilités teintes de la formule de rien qui veut toujours se faire plus grosse que le rire “ . Et à propos de notre journal : “Toujours appréciera Aujourd’hui Poème qui donne du quotidien une vue mensuelle trop belle pour pleurer.” Stephen Blanchard, de Dijon, s’accroche lui aussi à ses convictions : “Sisyphe finira bien au fil des siècles par user son rocher d’infortune, quant à nous, espérons que nous n’aurons plus à souffrir de l’indifférence des “autres“ et que nous n’aurons pas à inscrire un jour sur notre plume en guise d’épitaphe : Poésie portée disparue. Quoi qu’il en soit, bonne ou mauvaise, nécessaire ou pas, la poésie vit, la poésie demeure.” Elle demeure par définition dans nos mémoires, la poésie. Comme la polémique en poésie d’ailleurs. Souvenirs, souvenirs. Nous voilà en 1999. Avant même que la rubrique n’existe. Adrien Cannaméla, de Paris, évoque notre premier (et fort animé, je m’en souviens moi aussi très bien) dîner-débat : “J’avais été surpris par la violence des propos de Philippe Sollers, pas du tout dans son assiette. L’architecte de Portzamparc, de la partie, avait en vain essayé de le calmer. Nous avions eu aussi une discussion assez tendue au sujet du “poète” Houellebecq affiché dans les rues de Paris… Continuez de souffler un vent de renaissance sur la poésie.“ Serge Muscat, de Paris, a une autre conception du vent de la renaissance. Constatant que les écrans démultipliés contrôlent nos vies et parasitent le travail de l’artiste, il finit ainsi sa missive : “L’écrivain ne peut rester cloîtré dans sa chambre pour rédiger les interminables pages de ses ouvrages. Quels lieux lui reste-t-il pour oxygéner son stylo autant que ses poumons ? Notre société du spectacle a condamné les écrivains à fréquenter le dernier refuge que sont les toilettes. Triste sort pour ceux qui ont la charge de donner du sens à ce qui nous entoure. Et cela ne durera pas bien longtemps. Dans ces lieux aux odeurs douteuses viendra également s’immiscer les derniers tubes à la mode par le biais d’un haut-parleur accroché au plafond…“ Diane Descôteaux nous informe par courriel que dans le cadre du deuxième Festival international du livre mangeable, tenu à Montréal le 1er avril 2007, un poème de Micheline Beaudry tiré de l’Érotique poème court/haïku a su inspirer une pâtissière-chocolatière, Lysandre Brassard-Fourcaudo, de l’Institut du tourisme et de l’hôtellerie du Québec. La pièce, d’une quinzaine de kilos, était une génoise à la vanille enrobée d’une pâte d’amandes. Les quatre mains posées sur les fesses de grandeur pratiquement nature étaient faites de chocolat noir. Le Festival est organisé par Danielle Shelton des éditions Adage. Et que disait le texte sur le gâteau ? “entrouverte / ses caresses lentes et précises / grande ouverte”. Que l’on ne craigne rien, je ne veux pas ma part de gâteau. Mon moral est franchement remonté depuis que j’ai eu la chance de recevoir des inédits du grand poète Alain Suied, dont est paru aux éditions Arfuyen : Laisser partir. On comprendra que je leur fasse une place à part. De la présence, tout d’abord :
Ce monde à peine réel n’est que le fruit de nos souffrances. Nous vivons sans y penser
l’atroce bonheur de la présence.
Distances à présent :
Écouter le mystère c’est déjà y participer.
Garde tes distances avec la parole.
L’étoile est proche fruit des souffrances silencieuses.
Et ce court extrait de Histoire illustrée des visages : Sous le masque des visages dans la blessure indécelable de l’absence ou face au gouffre natal de nos cris béants quelque chose t’appelle : est-ce un lieu inconnu est-ce un horizon imaginaire est-ce une mort à nouveau est-ce une dimension incorruptible est-ce une mémoire à jamais future ?
Poèmes
Regard
Chacun chez soi regarde le monde de son balcon
Mais le monde là-bas est un cercle horizontal qui remet tous les yeux dans le même panier
Si les fenêtres nous divisent c’est l’horizon qui nous rassemble. (Claude Albarède, de Yerres)
Tendancieux, bordé d’un sourire-gitane le café fume dans une tasse semi-lune. Je trempe un croissant doré dans ton café-écho. Instinctivement, je pense à ton sexe et mes petits-déjeuners ont le goût de l’amour-lune-gitane-toi. (Adelina Lenoir Cicaici, Bohème érotique, éditions Les Presses littéraires, collection Florilège)
Je veux. Je veux et je sème. Je veux. Que nous enseignions la bonté avec bonté. Que le ciel soit toujours piqué d’étoiles, Je vous veux adultes au rire virginal et enfants en portraits d’anges. Que les sans pitié respirent Blake. Que Rilke exorcise l’évidence. Que les petits vieux vivent dans l’honneur. Que le Pays, le Continent, le Monde, l’Univers soient pour des égaux et sans discrimination. (Cristina Castello, extrait de Semences, in Soif, publié aux éditions l’Harmattan).
Jardin
Les deux chênes Sont sur un coup –
Tu les donnes Les nutritifs
De peur que Le jardin
Comprenne La chair fragile –
Il pleut, et Tu te fais du souci (Fred Johnston)
Les râles du téléphone
Qui a gémi dans la nuit ? La voix enrouée au bout du fil S’est dévidée en un cri. Une voix noircie d’absence Gris fumée comme le silence. Des pensées s’effilochent Et laissent une cendre Poudrée de suie. La nuit s’est voilée d’acrimonie. (Dominique Sutter)
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