Jacques DARRAS

 

 

Lettre à Jean-Michel MAULPOIX sur “La fin de la poésie”

par Jacques DARRAS

 

 

Une irrépressible mélancolie

 

Tu as eu l’attention, cher Jean-Michel, de me dédicacer ton dernier essai Adieux au poème publié chez José Corti. Je t’en remercie. Ayant perdu l’usage du coupe-papier qui jadis trônait sur ma table, j’ai dû emprunter à la cuisine un couteau anonyme pour découper quatre par quatre les 331 pages que ton éditeur maintient, selon l’ancienne tradition, indéfectiblement collées. Ce ralentissement obligé de la lecture n’est sans doute pas sans influence sur le cours des réflexions qu’elle fait naître. L’élan qui porte le lecteur se trouve légèrement freiné, frustré, il tend à se rétracter dans l’esprit en réflexion critique. D’autres, à l’inverse, verront dans ce contact contraint avec la matière du papier la poursuite d’un charme ancien. C’est au goût de chacun. D’ailleurs, l’essentiel n’est pas là.

 

Deuxième remarque liminaire, ton titre sonne étrangement, en raison de la forme plurielle des adieux, singulière du poème. Faut-il comprendre qu’en se pluralisant ces adieux s’affaibliraient ? Qu’ils seraient un peu ce que valent les adieux répétés d’un chanteur ou d’un acteur à la scène ? Donc, qu’on n’en finirait pas aussi facilement que ça avec une forme plus résistante d’être unique ? Les textes qui figurent à l’intérieur du livre semblent de fait correspondre à une pluralité de conférences et d’articles écrits ou prononcés en d’autres temps, que tu aurais articulés entre eux par de nouvelles transitions. Cela donne à ton livre, littéralement parlant, une structure rhapsodique qui accroît le sentiment de retour et de reprise d’un même thème par plusieurs côtés.

 

Tu nous proposes d’ailleurs très vite, à l’intérieur, une poétique généralisée du «retour. La poésie est selon toi d’une “expérience exorbitante du temps, fatalement porteuse de mélancolie“. Pourquoi ? Parce que le poète, qui “se retourne vers l’originaire, regarde en direction d’une ouverture, vers un en-avant passé“. Quelques lignes plus loin, tu fais porter au langage tout entier le deuil mélancolique de son impuissance “Le langage lui-même est porteur de mélancolie“. Je n’ai, pour moi, rien à dire contre la nostalgie, même si je dois reconnaître que mon propre emportement vers l’avenir m’en libère un peu trop facilement. Te lisant, j’étais d’avance prêt à réfléchir avec toi sur la condition précaire du poème dans une société libérale avancée où les “modernes“ marchent sur un sentier beaucoup plus périlleux qu’ils n’en ont souvent conscience. C’est plus fort que moi, cependant, je ne peux absolument pas te suivre dans ton mouvement - ton repli ? - vers l’arrière ! La figure d’Orphée, à laquelle tu fais si souvent appel dans ton livre, m’irrite. Je n’ai jamais cru à ce mythe tardif. C’était pourtant un homme du Nord, ce Thrace, originaire des frontières de la Grèce ! Qu’il ait fini déchiré par les prêtresses de Dionysos, sa tête roulant à la rivière, ses membres dispersés, est évidemment un peu hors de proportion avec ses erreurs ! Mais ce châtiment spectaculaire me semble surtout signifier une fragilité de constitution.

 

La fragilité d’Orphée

 

À savoir que l’inattention à l’intelligence du poème, au profit du seul chant, est la faiblesse qui guette depuis toujours la poésie. Ce n’est pas toi qui consacres plusieurs pages de ton essai à “L’exemple de Mallarmé“ qui me contredira. Tu cites même Paul Valéry à propos de son maître : “La tentative la plus audacieuse et la plus suivie qui ait jamais été faite pour (…) surmonter l’intuition naïve en littérature“. Mais pourquoi donc l’intuition et l’intelligence ne coopéreraient-elles pas en poésie ? Est-ce que le syntaxier Mallarmé et le prosodiste Verlaine, que tu rapproches dans tes dernières pages, ne pourraient pas un jour se rencontrer, se dépasser et se synthétiser en la personne d’un même poète ? Faiblesse orphique et intelligence apollinienne ne sont pas contradictoires. Peut-être le furent-elles à la fin du XIXe siècle mais les circonstances ne reviennent pas nécessairement. L’histoire n’est pas “orphique par essence ou si elle semble l’être, dirait Karl Marx, ce sera pour nous donner la figure d’un double bégayant d’Orphée.

 

Ta réflexion sur les “circonstances“ et le “circonstanciel“ de la poésie est d’autant plus intrigante qu’elle ne tient pas le moins du monde compte de l’histoire. Tu fais comme si la poésie devait se vivre dans un divorce éternel entre la futilité du quotidien et les sphères éthérées de la pensée. Cette distinction illusoire valut sans doute pour l’époque dont tu parles. Pas nécessairement la nôtre. Le “Coup de dés“ mallarméen contre l’implacabilité du néant paraît aujourd’hui bien mesquin en proportion de l’immense tragédie européenne qui allait suivre. L’illettrisme de ces millions d’anonymes ayant signé leur vie, dans des cimetières au garde-à-vous, avec leur petite croix pèse un peu plus, ne crois-tu pas, que cette “littérarité“ disséminée dont on fit la glose, récemment, sur des centaines de pages.

 

Je serai toujours étonné par l’irresponsabilité de la poésie dans le monde moderne. Pas celle des poètes, qui se montrèrent plutôt courageux en mainte circonstance. Mais entre l’alignement béat sur des positions idéologiques funestes et un désengagement idéal, n’y aurait-il pas vraiment de voie La poésie contemporaine me semble avoir renoncé à prendre la mesure de cet écart, le tenant acquis une fois pour toutes. Vois ces anciens révolutionnaires, naïvement lyriques avec Aragon, se replier aujourd’hui sur les bases d’un formalisme qu’ils croient encore lié à la virginalité constructiviste de la révolution d’Octobre. Ailleurs, le “subjectivisme romantique“ dont Hegel avait déjà annoncé la décomposition dans son Esthétique, répète et se répète, dans les affirmations “heideggériennes“ de la poésie comme parole de l’Être. Tel Yves Bonnefoy, que tu commentes ainsi toi-même, cher Jean-Michel :

 

Par la parole, il y a de l’être. Et le tombeau, comme elle, parle. Il constitue, selon Yves Bonnefoy, le monument d’une “volonté d’être par les mots et pourtant contre eux“. Il indique que le langage humain est frappé de vanité, tout en faisant valoir sa nécessité. 

 

Aristote à Ochrid

 

Quelque chose en moi refuse de toutes ses forces la carte géographique du poème que tu dessines dans ton essai. Permets-moi d’abord de te faire remarquer que tu la choisis hermétiquement hexagonale. Je suis d’autant plus sensible à la nature et la circonstance de ton choix que la France historique me semble traverser, sous nos yeux, une grave crise de confiance et d’imagination. Incertaine quant à son avenir, vacillant jusqu’à se carrer dans ses frontières par nostalgie d’un idéal ancien, la voici se rendre à une sorte de protectionnisme idéologique annoncé par les rhapsodies du front National. Je le dis sans ménagement, je me sens à l’heure présente plus whitmanien que jamais. Entends bien, whitmanien universel et non du petit drapeau américain. Whitmanien par désir vigoureux de lier le Ciel et la Terre dans un exigeant va-et-vient entre hypothèses de l’Imagination et de la Science et notre fragile, éphémère, illusoire condition existentielle. Whitmanien de l’intelligence généreuse, autant qu’il est possible. Partant, un peu plus proche des modernistes Apollinaire ou Cendrars que des symbolistes que tu invoques.

 

Pour moi les symbolistes, me semblent en effet des Orphistes, des Néo-néo-Platoniciens qui voudraient retourner très vite à l’Idée sans le travail dialectique ou maïeutique nécessaire. Qui voudraient tellement renaître qu’ils aimeraient presque n’être pas nés. Qui, n’ayant pas la patience suffisamment travailleuse, se retournent vers l’ombre du symbole qu’ils croient avoir arrachée à la nuit des Enfers et, du même coup, la manquent et la perdent. Cette formulation que tu livres dans ta conclusion me chagrine :

 

“Si la tristesse prévaut dans les poèmes, si la pure expression de la joie y est si rare, c’est que la poésie saisit toute chose dans sa fuite. La présence n’est pour elle si vive que de se perdre toute“.

 

Je proteste ! Je ne reconnais ni Whitman ni Dante ni Donne dans ces “ombres poétiques“ que tu convoques dans ta phrase. Tu en concluras sans doute à une incompatibilité du tempérament poétique entre nous. On peut certes tenir que nos humeurs nous prédisposeraient à tel climat poétique plutôt que tel autre mais je préfère maintenir, quant à moi, que ni la forme ni l’humeur ne sont le tout du poème. J’affirme que le “monde“ que le poète découpe dans la “chair du monde“ - oui, comme un morceau de viande ! - est infiniment plus important. Cela, les poètes l’oublient totalement aujourd’hui parce que les critiques littéraires l’ont oublié les premiers pour eux. Qu’ils ont instruit l’amnésie poétique contemporaine en ridiculisant la notion de “contenu“ considérée comme un fourre-tout. De là ces affirmations tout aussi arbitraires ayant pris l’exact contre-pied à l’époque moderne. Celle de l’Américain Robert Creeley, par exemple, convenant avec Charles Olson : Form is content, la forme c’est le contenu !

 

Ce qui pourrait encore aujourd’hui me faire lire Mallarmé et me l’a d’ailleurs longtemps fait lire, c’est son intelligence cruciverbiste, son orphisme de la lettre et du verbe rare. Sa manière d’enfermer les essences dans des flacons gigognes. Ce qui me dissuade de le lire encore, c’est son monde de bibelots et de fenêtres donnant sur d’improbables voyages, son immobilisme à la Des Esseintes. Autant dire sa saisie minimale du monde. Autant dire la portion volontairement congrue de monde qu’il aura décidé d’étreindre. Comme Orphée, Mallarmé n’étreint rien. Cela aux portes mêmes des Enfers où à peine une décennie plus tard la Mort écrasera contre sa poitrine des kilolitres de sang, celui de jeunes guerriers élevés au néant patriotique. Quel manque de vista, non ? Héritier européen du conflit, Guillaume Apollinaire aura au moins le courage sinon le mérite, de tailler le poème aux dimensions de la vareuse soldatesque. Ah ! mais quel gâchis ! Quel manque de réalisme par “retour vers l’arrière“, vers “le transparent glacier des vols qui n’ont pas fui ! “.

 

Te souviens-tu, cher Jean-Michel, de notre expédition commune il y a quelques années au lac d’Ochrid en Macédoine ? Nous y fûmes invités par le festival poétique de Struga, structure héritée des plus belles années de communisme, qui se perpétuait dans le culte du souvenir. On nous expliqua que le festival célébrait la mémoire de deux jeunes résistants au régime qui avaient péri noyés dans la rivière locale. L’exaltation du nationalisme orthodoxe, le mépris des populations musulmanes environnantes, qu’on pressentait devoir se révolter, le culte du mensonge patriotique liés à l’adoration de la poésie culminèrent dans une grotesque cérémonie de couronnement poétique dont le récipiendaire - j’allais dire le complice ! - fut le poète génois Edouardo Sanguineti. Dans une église désaffectée d’Ochrid l’assemblée culturelle se pressa, souviens-toi, pour écouter une grand messe poétique laïque en tout point semblable au culte religieux. Nous nous échappâmes toi et moi, ne supportant pas cette parodie.

 

Voilà pourtant le type de cérémonie que Stéphane Mallarmé appelait de ses vœux sans heureusement l’avoir imaginé. Voilà à quelle farce l’absolu poétique des romantiques aura finalement conduit. Est-ce ce monde du poème-roi qu’il nous faudrait regretter ? Puisque nous étions en Macédoine, j’avoue préférer de beaucoup le précepteur d’Alexandre, Aristote, qui eut la sagesse de dire dans sa Poétique que la forme du vers ne garantirait jamais à aucun texte la qualité de poésie. N’ayons donc pas peur des incursions et inventions de toutes sortes qui se pratiquent aujourd’hui sous le nom de poésie ! Que le poème soit l’explorateur des formes et continents nouveaux est le meilleur de sa nature ! Qu’il ait l’intolérance de ses explorations, cela seulement mérite notre vigilance. Qui aurait pu croire en son temps qu’Isidore Ducasse fût un poète ?

 

Sois assuré, cher Jean-Michel, de mon estime pour ta réflexion exigeante qui nous incite à ouvrir, dans le paroissialisme poétique contemporain, trop souvent brutal, un débat pour le moins calme et courtois.

 

J.D.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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