Marie ÉTIENNE

 

 

Un voyage au Liban ou La langue de l'autre

par Marie ÉTIENNE

 

 

Comment traduire ? Comment véhiculer d'une langue à une autre non seulement un texte, un poème ou une œuvre, mais tout ce qui l'a engendré, et tout ce qui l'habite ? Comment, quand on est Irlandais, ou Libanais ou Vietnamien, passer des mots de son enfance et de sa gestation à des mots empruntés à la France ?

Questions qui ne peuvent pas laisser indifférent.

Quand on est écrivain, on s'essaie à traduire, de temps en temps, pour faire connaître d'autres poètes (1) ; on se demande intensément : comment, oui comment faire passer la splendeur d'une pensée, par exemple orientale, en français sans l'écraser complètement, sans l'affadir, sans la banaliser. C'est un défi presque impossible à soutenir. C'est un pari presque tragique. Combien de fois je me désole que tel poète, quand sa langue est transcrite en français, devienne plat, affreusement, ou larmoyant, conventionnel, dégoulinant d'images.

Puis on voyage. On voudrait rapporter des lointains telle façon de penser ou de voir qui nous parurent sublimes. On les cueille avec soin, on les prend dans sa main et on les porte jusque chez soi. Quand on est arrivé, on s'aperçoit que la merveille n'en est plus une, qu'elle s'est ratatinée, qu'elle est devenue grise. A-t-elle pris froid ? Non simplement elle est semblable à ces galets qui sortis de la mer où ils étaient vivants, brassés par l'eau et colorés, n'ont plus pour eux que leur terne lourdeur.

 

Un pays ouvert, friand et affamé

 

J'ai récemment fait le voyage jusqu'au Liban, qui ne m'était connu qu'à travers d'écrivains comme Georges Schéhadé. J'ai trouvé un pays chaleureux et aimable, accueillant et épris de culture, ouvert, friand, presque affamé de ce qu'on lui apporte. Un pays qui en outre pratique la langue française, je veux dire qu'il la parle et qu'il l'enseigne abondamment dans ses écoles, avant même l'anglais. Car “on a constaté, me dit un Libanais, que les élèves passaient bien plus facilement du français à l'anglais que l'inverse. Et même que l'inverse était presque impossible. On commence donc par le français.” Qu'on se le dise !

Le Festival des Cèdres, qui s'est déroulé à Beyrouth du 18 au 21 février, était placé à la fois sous le signe de Victor Hugo et celui de la poésie française, représentée par l'universitaire Pierre Brunel, le critique du Monde Patrick Kéchichian, les poètes Jean-Baptiste Para (2), Lionel Ray et moi-même. Il était dû au ministre de la culture Ghassam Salamé, à son conseiller pour le livre Alexandre Najjar, qui est par ailleurs avocat et écrivain francophone, à l'association Odyssée animée par Henri Zogheib, et à Vénus Khoury-Ghata, lien chaleureux entre la France et le Liban.

Autrefois, dit Patrick Kéchichian, citant Antoine Berman(3) et évoquant la traduction que fit Chateaubriand du Paradis perdu du poète Milton, on traduisait plus librement. Il y a à présent une perte de liberté mais au profit d'une plus grande rigueur.”

 

un voleur de feu

 

Traduire, dit Jean-Baptiste Para, c'est pratiquer l'exercice assidu de l'écoute, c'est se demander comment faire vivre dans un même espace-temps deux singularités, ce qui rappelle l'amour, l'harmonie d'une danse.”

Le poète, ajoute Pierre Brunel, comme le traducteur, est un voleur de feu.

Quant à Vénus Khoury-Ghata, elle raconte ses voyages incessants, mais intérieurs ceux-là, de l'arabe au français, du français à l'arabe.

Je suis bigame, dit-elle. Je mène une double vie sous le couvert de l'écriture... Je passe de la langue française, rigoureuse, scrupuleuse, à la langue arabe, ample, généreuse, bondissante... Le francophone, c'est celui qui quitte une langue qu'il habite pour une langue qui l'habite.

Il y aurait beaucoup à dire, à écrire, raconter sur le Pays des Cèdres, son hospitalité, la couleur de la mer, la neige de ses montagnes, les immeubles détruits, toujours béants, au centre de Beyrouth, les vestiges bouleversants de Baalbeck, les amandiers en fleurs, les militaires en armes. Sur ceux qui ont accompagné notre séjour, Gassan Tuéni, journaliste, député, et son épouse Chadia, qui nous reçurent sur les hauteurs de Beyrouth, dans leur demeure transformée en Fondation Nadia Tueni ; Charles-Hervé Faucon, qui lut les poèmes de Victor Hugo et son épouse Hind, qui se fit notre guide ; Iskandar Habache, poète, traducteur de la poésie française et journaliste culturel au quotidien Assafir... et bien d'autres, attentifs, chaleureux.

Je me contenterai de terminer sur une citation, extraite de la pièce de théâtre, L'Accent impur (4), de l'écrivain français Richard Millet, qui vécut son enfance à Beyrouth. Il s'agit, dans ce passage, du rapport qu'entretiennent les Libanais à la langue française : “Il neige... Nous parlerons français aujourd'hui. La neige va si bien avec la langue française - la même blancheur, une douceur rigoureuse, et cette transparence, cette clarté, "cette obscure clarté qui tombe des étoiles"... Tu te souviens, papa, quand nous récitions ça, au collège : tout le monde levait la tête vers le ciel d'avril... Un jour de khamsin, un de ces matins de Beyrouth si étouffants que la langue nous collait à la bouche ; et le soleil, dans le vent rouge du désert, avait l'air d'une table de cuivre ronde, vraiment, comme si la langue française nous faisait voir quelque chose que nous n'avions pas su regarder...”

 

M.É.

 

  1. Voir par exemple, dans le numéro de la revue Europe qui paraît en avril le dossier sur un groupe de poètes vietnamiens contemporains.
  2. Par ailleurs traducteur et responsable de la revue Europe.
  3. Antoine Berman, La Traduction et la lettre ou l'Auberge des lointains, le Seuil, 1999.
  4. Éditions Dar An-Nahar, Beyrouth, 2001.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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