Bernard FOURNIER
Théâtre par Bernard FOURNIER
Faut pas payer !, de Dario Fo, texte français de Valeria Tasca et Toni Cecchinato, mise en scène de Jacques Nichet, avec Pierre Baux, Stéphane Facco, Agathe Molière, Marie-Christine Orry, Dominique Parent et Jean-Jacques Duquesnoy
*
Le rire est une arme puissante et un auteur peut emporter une foule avec seulement trois gags bien placés. C’est un terrible instrument. Aussi, après s’être lâché allégrement à participer au rire communicatif de la salle, on revient sérieusement au spectacle pour essayer d’aller plus profond, avec plus de pondération et même on s’en voudrait d’avoir pu paraître si simple. Mais l’humilité est une qualité, quand elle est sincère, si elle n’empêche pas la réflexion. On appréciera donc tous les effets de baladins des tréteaux et les bonnes recettes vieilles comme le théâtre les a perpétuées jusqu’ici : calembours, ironie, jeux de scène, jeux de corps, etc., non pas en tant que tels, bien qu’elles sonnent juste, mais parce qu’elles sont mises au service d’un texte pour le rehausser, pour en accentuer le propos. Et faire rire sur la révolte sociale peut passer pour une sorte d’exploit. Bien sûr on pourra penser que dans tel ou tel cas, et selon notre humeur, l’auteur (ou le metteur en scène) est allé un peu loin dans le gag visuel, ou que le jeu de mots était un peu facile, mais pour une fois, on a renoncé à la provocation gratuite qu’on nous a assénée pendant trop longtemps. On apprécie alors un dramaturge qui a largement gagné ses galons de Prix Nobel 1997 et on mettra au rang de Molière cet iconoclaste de grande envergure. Car c’est défier un certain nombre de préjugés que de s’attaquer à la grossesse, à l’inactivité politique des femmes et à la sainteté syndicaliste. En 1974 Dario Fo se lançait, après 1968, dans la lignée de films du néo-réalisme italien tel Le Voleur de bicyclette de De Sica, dans la dénonciation sociale jusque dans ses acteurs. Les classes populaires n’iront pas au paradis. Elles aussi ont des défauts et la révolte n’est jamais pure. Elle ne peut pas l’être, pure. Sainte Jeanne des Abattoirs, de Brecht, est une voleuse aujourd’hui. La révolte se moque de tout, même de la religion (syndicale même). On admirera comment le sabre, toujours mêlé au goupillon, est mis en scène quand un gendarme se met à prier une sainte, et croit au miracle. Le policier quant à lui peut être tout aussi révolté que l’ouvrier sur lequel il a ordre de frapper. On inverse les rôles, mais on est jamais loin d’une certaine nécessité de la spiritualité ni de la subversion interne. Dario Fo peint un monde qui se débat face à un autre monde, mais il le fait sans didactisme, puisque de nos jours l’idéologie marxiste a vécu. Et puisqu’il n’y a plus de discours politique qui puisse tenir, l’auteur se contente de décrire : mais c’est autrement plus efficace de montrer la misère que d’en parler. Faire croire au spectateur que la viande est de la pâtée pour chiens lui révulse littéralement le cœur et marque son esprit durablement. L’homme est arrivé si bas qu’il ne peut plus que cela. Le langage muet et la mise en scène dépouillée ici suffisent à la dénonciation sociale. L’influence cinématographique du metteur en scène se fait sentir dans deux scènes à l’aide de jeux de lumière. L’une rendue réaliste grâce à l’éclairage, quand les ouvriers se trouvent dans leur errance sur une route sous la pluie et qu’ils sont amenés à voler une cargaison illicite : le théâtre nous transporte littéralement sur la route. Une autre atmosphère est créée, ce qui appartient tout entier au théâtre, cet art de la vraisemblance. Dans la dernière scène, on a vraiment l’impression que les ouvriers sont sous le feu d’un peloton d’exécution, ahuris et désemparés qu’ils sont d’avoir été jetés à la rue. Le décor général nous montre un appartement italien des années cinquante ; mais, à vrai dire, le metteur en scène l’a suffisamment évoqué, esquissé, pour que le lieu devienne universel, tant les marques d’italianité ou d’époque sont fort peu lourdes. Les cloisons mobiles multiplient les espaces, autant que la scène coupée en deux dans les deux sens de la hauteur et de la largeur : c’est assez ingénieux et aide au mouvement général. La musique ponctue certains discours, tant de façon ironique qu’à l’aide de lamentos, et les musiciens viennent parfois faire partie de la distribution pour accentuer la plainte ou le rire. L’avalanche de salades peut se voir comme un discret hommage à Max Ernst ; on peut aussi penser à Ionesco et à ses Chaises.
Rire pour enseigner les mœurs
À l’origine, poussés à bout à force d’augmentation des prix et de chômage, les femmes d’ouvriers pillent un supermarché. Comment vont-elles cacher leur larcin à leur mari ? Et c’est la cascade de mensonges, de qui pro quo et de situations des plus cocasses. Malgré le contexte sérieux, l’auteur nous fait rire pour mieux nous édifier (c’est le fameux castigat ridendo mores : il faut faire rire pour enseigner les mœurs). C’est qu’il n’est plus temps d’embrigader, de politiser, de syndicaliser ou de récupérer : les ouvriers n’y croient plus. Lorsque l’on pousse les gens à la famine, au désespoir, lorsqu’on les chasse de chez eux, il ne faut plus aller chercher bien loin les sources et les débuts de la révolte, qui sera toujours violente. On en a eu l’exemple en France ces derniers temps. L’actualité donne encore raison à cette pièce après trente ans. Même si les jeunes brûlent pour rien, soi-disant, même si les statistiques nous apprennent que la proportion d’ouvriers dans la population est en diminution, soi-disant ; nous savons bien que le travail est rare et, quand il y en a, il est mal rémunéré, fragile, précaire, laborieux, ennuyeux. Dario Fo sait tout cela et nous le montre avec vigueur. Le léger décalage historique permet peut-être mieux la prise de conscience qu’une démonstration trop réaliste. Les gros ventres deviennent le symbole de la lutte sociale : les hommes sont gros d’une colère qui n’aboutit pas encore, mais qui, en gestation, attend son heure. La femme parfois devient pantin, désarticulée autour de son gros ventre : elle n’est plus que ce ventre, elle n’a plus d’être. La comédienne, ici, s’en tire à merveille, dans un rôle pourtant bien ingrat et difficile. Que les femmes ici soient maîtresses devant leur mari, et surtout dans la société italienne, ne passe pas pour anodin. Ce sont les jeunes et les femmes qui prennent le pas sur les vieux et les hommes, incapables de se démouler d’une pensée unique, fût-elle de gauche. Le revirement final a de quoi nous replonger dans la réflexion. Même s’il peut apparaître comme conventionnel, il conserve sa force de symbole. Les idéaux des années d’après-guerre ont vécu, mais non les problèmes de société qui les ont fait surgir. L’exploitation de l’homme par l’homme, l’économie libérale poussée à son extrême, jusque dans ses errements litigieux, sont montrées de façon convaincante, sans pour autant que l’auteur tombe dans le discours didactique. S’il a précisément choisi le rire, c’est pour prendre une distance avec le discours politique, mais non avec la situation sociale. C’est là toute sa force. L’envolée gestuelle, le rire, en un mot la farce de la commedia dell’arte peut encore nous donner à réfléchir plus qu’il n’y paraît.
B.F.
|
||