Claudine HELFT

 

 

Ismaïl KADARE* : Je n’écrirai plus de poèmes

 

 

Claudine Helft (C.H.) : Ismaïl Kadaré, vous êtes l’un des écrivains de notre temps le plus célébré, Nobelisable, lauréat de nombreux prix, prolixe… Quelle explication donner à ce succès ? Peut-être trouverait-on l’esquisse d’une réponse sous la plume de Jean-Luc Tingaud (L’Œil de Bœuf) : “avant de naître au monde, il naît aux livres : dans le fauteuil de la maison familiale, à l’ombre du jardin, sous l’escalier du deuxième étage, il rencontre Ulysse et le Roi Lear…“ Ismaïl, avez-vous été, dès le plus jeune âge, influencé par vos lectures ?

 

Ismaïl Kadaré (I.K.) : Oui, elles furent mes premiers maîtres à penser par la forme et l’écriture.

 

C.H. : Le grec était-il important dans vos études ?

 

I.K. : Naturellement, politiquement notre histoire remonte à celle des peuples les plus anciens. Il existe en Albanie des ruines équivalentes à celles des Romains ou des Grecs. L’Albanie appartient à l’Illyrie, on a tendance à l’oublier.

 

C.H. : L’albanais ne s’écrit donc pas en alphabet cyrillique ?

 

I.K. : Non, précisément pour les raisons que je viens de vous indiquer. C’est une très belle langue que la mienne, ancienne et pure.

 

C.H. : Est-ce ce que vous entendez par cette réponse dans L’atelier de l’écrivain : “L’écrivain en dépit de l’exaspération de la foule est d’une autre race. Il n’est pas venu au monde que dans un but à l’exclusion de tout autre : “Garder le temple“.“ Temple de la parole, des idées de la langue ?

 

I.K. : De tout cela.

 

C.H. : Considérez-vous que c’est là votre tâche ?

 

I.K. : Oui.

 

C.H. : On vous a cependant accusé d’être l’enfant chéri d’un régime effroyable et despotique ?

 

I.K. : Je m’en suis expliqué dans de très nombreuses rencontres, débats, écrits.

 

C.H. : C’est vrai, lors de votre dialogue avec Alain Bosquet vous choisissez par l’exil la “troisième voie“ : ““Refuser de me soumettre quand cela même devait me coûter un lourd tribut.“Chronique d’une ville de pierre fut écrit pendant la dictature. Fayard édite le douzième volume d’une œuvre gargantuesque. Chacun de ces volumes étant constitué d’environ 600 à 800 pages. Quelle est la part du poème ?

 

I.K. : Infime.

 

C.H. : “the last but not the least“ : la dernière mais pas la moindre ?

 

I.K. : Je l’ignore. J’écris, il est vrai, essentiellement des essais, des romans. Le “poétique“ y est très présent.

 

 

Un lien avec “l’histoire secrète“

 

C.H. : Mais, dans vos romans, le poème apparaît comme anecdotique ; vos héros citent souvent des vers dont on ne sait s’ils sont de vous ou d’autres auteurs ?

 

I.K. : Des deux.

 

C.H. : Considérez-vous que mieux que tout autre forme littéraire, le poème est une manière de lien avec “l’histoire secrète de l’Univers“ ?

 

I.K. : Oui, mais pas seulement. J’ai aussi écrit une seule et unique pièce de théâtre. Je n’en écrirai plus d’autres.

 

C.H. : On trouve pourtant dispersés en revues ou dans des journaux vos poèmes ?

 

I.K. : Certainement. J’en ai beaucoup écrits étant jeune.

 

C.H. : En 1973 paraissait une première anthologie de la poésie albanaise Etre Albanais. À l’époque c’était un peu comme le “être Persan“ de Montesquieu ?

 

I.K. : Sans doute, mais la poésie albanaise est très ancienne ; de tradition antique et orale dans ses débuts… Sacha Guitry, dans ses Mémoires d’un tricheur, écrit “qu’un Espagnol ne peut devenir Londonien, un Anglais ne peut devenir Berlinois mais un Albanais peut devenir Parisien“. Cette phrase, après m’avoir fait beaucoup rire, m’a donné ensuite du fil à retordre.

 

C.H. : Y aura-t-il des poèmes dans ce prochain volume ?

 

I.K. : Oui, mais surtout des reprises, notamment de mes deux anthologies parues il y a quelques années.

 

C.H. : C’est vrai ; mais pourquoi précisément presque coup sur coup ces deux volumes très semblables ?

 

I.K. : On ne cesse jamais d’améliorer son œuvre. Elle appartient à son auteur autant qu’au public. Je m’octroie le droit, dans un souci d’éthique et d’esthétique personnelles, d’opérer des transformations de mes écrits, de mes poèmes, oui, mais j’ai remanié aussi cinq ou six fois mon roman Le Général de l’Armée Morte.

 

C.H. : qui a donné lieu à un film…

 

I.K. : …joué par Vittorio de Sica. Il eut un grand succès.

 

C.H. : Oui, je m’en souviens. Mais je suis intriguée : les poèmes, si importants pour vous, voulez-vous en abandonner l’écriture ?

 

I.K. : Je l’ai décidé quand j’ai pris conscience qu’ils étaient pour moi lier à un climat politique…

 

C.H. : c’est-à-dire ?

 

 les bannis

 

I.K. : c’est-à-dire que le poète, sous certains régimes communistes, surtout mis en avant, n’avait aucune possibilité de se soustraire à l’obligation de chanter les louanges d’un État ou d’un dictateur !

 

C.H. : L’avez-vous fait ?

 

I.K. : Oui, d’une certaine manière ; non, en joignant à ces poèmes d’autres qui attaquaient plus clairement l’État. Ainsi dans Le Pacha rouge proche de mon exil.

 

C.H. : Qu’advenait-il à celui qui ne respectait pas la règle ?

 

I.K. : Il était en quelque sorte banni, tenu à l’écart, soupçonné et surtout il avait à craindre toutes sortes de représailles sur sa famille.

 

C.H. : S’opposer, c’était se condamner ?

 

I.K. : D’une certaine manière, oui. C’est pourquoi certains de mes poèmes ne sont plus d’actualité.

 

C.H. : Le régime a changé et l’Albanie votre patrie ?

 

I.K. : Oui, j’aime profondément l’Albanie où je vis en grande partie, mais j’ai été un peu dégoûté de la poésie, du poème.

 

C.H. : Vous avez écrit quelque part qu’ “il est bien plus facile de tromper en poésie qu’en prose“ ?

 

I.K. : Oui, bien sûr. Je pense que notamment le pouvoir de suggestion de l’inconnu que draine “le char de la prose est tout aussi efficace que le Pégase de la poésie“. Ainsi le message “impérial“ de Kafka comparé au “corbeau“ de Poe.

 

C.H. : Vous préférez la forme en prose ?

 

I.K. : Je ne saurais pas donner de suprématie à l’une ou l’autre forme. En vérité au départ l’œuvre littéraire est informe.

 

C.H. : J’ai pourtant été frappée que l’on trouvât la trame de vos futurs romans dans vos poèmes ; le poème étant comme un condensé fort, un synopsis de votre futur roman. Ainsi le poème La pyramide de Cheopsannonçant votre fameux roman La pyramide (votre traducteur Zotos le souligne aussi dans la Revue Bleue).

Y a-t-il encore de bons poètes en Albanie ?

 

I.K. : Mais naturellement et de grands littérateurs. Ainsi Luan Starova, un Macédonien d’origine albanaise ou Ali Podrijma publié chez Cheyne… Il existe une abondante littérature.

 

C.H. : J’aimerais conclure avec votre accord sur une phrase extraite de L’Atelier de l’écrivain : “Non seulement, dites-vous, j’étais lié pour la vie à la littérature, je lui étais lié à la vie et à la mort et nous étions condamnés à plonger ensemble dans la fête ou l’abîme“.

Bonne fête, Ismaïl Kadaré.

 

(Propos recueillis par Claudine HELFT)

 

 

* L’œuvre d’Ismaïl Kadaré est publiée aux éditions Fayard. Le douzième volume de ses œuvres complètes doit paraître dans les mois à venir.

Pour connaître et analyser :

- L’Œil de Bœuf – entretien avec I. Kadaré, Mai 2000

- Revue Bleue – N° 5-6

- Ismaïl Kadaré et la nouvelle poésie albanaise, par Michel Metais (Oswald, 1973).

- Introduction à son œuvre par Alain Bosquet dans les poèmes parus chez Fayard : Invitation à l’atelier de l’écrivain suivi de Le poids de la croix, Dialogue avec A. Bosquet (Fayard).

Il convient ici de saluer Jusuf Vironi, dont l’élégance ne se situait pas seulement dans l’excellence de ses traductions, et qui nous a quittés il y a environ un an.

 

 

Nulle part au monde on n’espère une personne étrangère

Avec autant d’ivresse et de fracas.

Planant dans l’abîme entre ciel et terre

Le Grand Médiateur écoute les alléluias.

 

À qui appartient-Il ? Depuis deux mille ans

L’énigme dure et se perpétue.

“À la garde du Ciel“, dit la Terre en l’y élevant.

“À la garde de la Terre“, dit le Ciel après l’en avoir descendu.

 

Entre eux deux Il est resté : notre projet trahi,

Notre conscience meurtrie, de notre vol la fin.

Trop tard maintenant pour que le Ciel l’attire ;

Trop tard pour que la Terre l’absorbe en son sein.

 

Trop tard pour nous tous… Voilà pourquoi, oscillant sans cesse

Entre vie et mort, l’homme-dieu nous regarde, accablé,

Témoin d’un pacte bafoué, d’une illusoire promesse :

Notre rêve tragique de divinité.

 

Ismaïl KADARÉ

 

(extrait de Paris-New York 97,

Éditions Fayard)

 

 

 

 

 

PRENONS PARTI !

 

Qu’est-ce qu’un critique honnête ?

par Claudine HELFT

 

Celui qui réclame pour tous, reçoit pour soi. Et celui qui réclame pour soi, est frustré de tous. C’est la loi.

A. Suarès

 

Si l’art est difficile, la critique n’est pas aisée… et la langue française possède quelques subtilités ; d’où l’obligation d’interpréter. Le critique est celui qui “discerne“ “le vrai du faux“, qui “examine»  ou – et – celui qui “blâme“. Ainsi “pédagogie de l’enthousiasme“ prêchée par Aragon, ou “création“ à la manière dont Oscar Wilde l’entend.

Louer est certes plus aisé que blâmer ; s’enthousiasmer sur un objet ou un lieu ou un auteur est une joie dont le partage semble évident dans bien des cas.

La Critique, ne l’oublions pas, ne peut exister que dans les pays où l’opinion est libre, ainsi la France :

Quand la critique manque, l’art déchoît“ - citation roumaine… Aussi loin que l’on remonte dans l’histoire des littératures, la guerre des mots est présente. Querelles d’auteurs entre eux, querelles d’éditeurs, querelles des critiques, querelles faites aux critiques.

Que leur reproche-t-on la plupart du temps : d’être injustes, de ne pas connaître leur sujet, d’être partiaux ?

Cela est vrai des hommes – auteurs et critiques – sans conscience. Mais le critique honnête, et c’est de lui dont je veux ici parler, doit être à la fois libre et courageux : critiquer est un engagement personnel, un choix d’orientation pour autrui, une exigence basée sur des années d’expérience.

 

Dénoncer l’imposture est un devoir

 

Dénoncer l’imposture est non seulement un droit légitime, mais un devoir.

Il est bon sans doute que le dictionnaire s’ouvre à des mots neufs ; c’est là une évolution naturelle du temps. Mais il serait impensable que peu à peu les mots n’aient plus de réelle signification. C’est pourtant le cas de certains d’entre eux, dont “la Poésie“ qu’il faut bien distinguer du “poème“.

Ne pouvait-on pas lire dernièrement dans un grand journal parisien que les “poètes brésiliens“ étaient de retour à Paris. Un peu plus loin : “le premier coup d’envoi fut.. par … footballeur célèbre…““ce poète du pied“ !

Tout le monde peut se “dire poète“, tout le monde ne l’est pas. À une époque difficile pour les auteurs comme pour les éditeurs, on assiste à une invasion de manuscrits ou de livres auto-édités d’autant plus facilement que la technique actuelle le permet ; compte d’auteurs, compréhensible et acceptable éventuellement chez de très jeunes auteurs, mais scandaleux chez des amateurs sans courage : s’exposer à la lecture d’un éditeur est aussi courir le risque d’un refus, d’une incompréhension d’un texte ou d’une lettre, qui parfois laisse des cicatrices.

 

La gent irritable des poètes

 

Mais certains comptes d’auteurs chez les éditeurs sans talent, ni conscience professionnelle, chez certains purs faiseurs d’argent, est encore plus inacceptable, car elle fausse la connaissance du public ; et c’est peut-être là que le critique doit entrer en scène, là où il y a en quelque sorte tromperie.

Travail bien beau et bien ingrat à la manière de certains grands enseignants ; rares sont ceux qui expriment leur reconnaissance à un bon article, nombreux les petits et les teigneux à violenter leur analyste. Alain Bosquet – pour n’en citer qu’un - , lequel fut un des plus grands“ découvreurs de notre époque – il était un connaisseur international – s’il fut parfois dur, est aussi l’un de ceux qui a le plus servi la haute poésie ; il faut au centre de bien des débats, il laisse une œuvre de critique qui porte sur des milliers d’articles ; il fut décrié parfois, mais la postérité jugera son travail de géant, déjà mondialement traduit. Car un critique peut, a droit à l’erreur ; cette erreur-là, il est facile de la dénoncer, à condition que la revendication soit bien fondée.

En 1739 paraît une anthologie de la poésie française préfacée par l’abbé Massieu, qui souligne qu’elle n’a pas été écrite “dans la crainte des critiques à laquelle doit s’attendre tout homme qui se donne au public“. Horace ne dit-il pas quelques siècles plus tôt : “Je supporte bien des choses pour calmer la gent irritable des poètes“ ?

Il y a peu de temps, on pouvait lire un impubliable et haineux droit de réponse dans un journal parisien, où l’auteur avait pris son droit de réponse pour un droit à la vengeance, et attaquait autant le critique sur sa personnalité que sur le texte ; moins injurieux il pouvait être crédible ! Or ce presque inconnu eût dû se référer à la phrase pleine d’humour d’un Oscar Wilde : “S’il est au monde rien de plus fâcheux que d’être quelqu’un dont on parle, c’est assurément d’être quelqu’un dont on ne parle pas“…

Vouloir être loué à tout prix est preuve de sottise, écrire c’est encore une fois s’exposer. Le critique ORIENTE, les lecteurs DÉCIDENT, la postérité CHOISIT.

 

C.H.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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