Jean-Yves Masson

 

Hommage

Béatrice DOUVRE : la passante du péril
par Jean-Yves Masson

 

C’est un fait bien connu, mais qu’il importe de rappeler, qu’en poésie plus encore que dans n’importe quel autre champ littéraire, le poids d’une œuvre n’a rien à voir avec le nombre des poèmes qui la composent. Et dût-elle même comporter des textes inaboutis, des tâtonnements, c’est par son sommet qu’il faut la considérer : pour faire un poète, il suffit de quelques poèmes parfaits. Qu’une vie longue ou brève ait été nécessaire pour les écrire n’a strictement aucune importance. Bien des auteurs à l’œuvre abondante sombreront dans l’oubli parce qu’ils auront accumulé les vers pendant toute une vie sans que leur soit jamais accordée la grâce d’un authentique “événement de langage“. Au lieu de réfléchir toujours à ce qu’est la poésie, on devrait peut-être se demander ce qu’est un poète : poète, celui ou celle par qui, une fois au moins, est advenu quelque chose d’inouï. Quelques vers qui survivent de Sappho suffisent à nous la rendre essentielle. En 26 ans de vie, Keats écrit une poignée de poèmes – quinze ou vingt – qui suffisent pour faire de lui l’un des plus grands poètes de tous les temps, et la lecture du reste de ses vers ne se justifie qu’à titre de complément. Et bien sûr, de ces poèmes qui sont “des joies pour toujours“, Ronsard ou Hugo, Whitman ou Goethe ont écrit un plus grand nombre. Mais Rimbaud pèse autant que Hugo, sinon davantage, et la quantité n’y fait rien.
Est-ce quelque chose de ce genre qui s’est produit avec Béatrice Douvre ? Il est peut-être un peu tôt pour le dire, et pour juger de la place qui lui sera accordée dans la poésie de la fin du XXe siècle. Mais il est sûr à mes yeux (et dès la parution de ses premiers poèmes en revue, le bruit commença de s’en répandre) qu’elle était authentiquement poète, si être poète est justement ceci : avoir été cette conscience où, dans les mots, s’est joué une aventure qui touche à l’essence même du langage.

27 ans sur terre

Elle n’aura passé sur terre que 27 ans : née en 1967, elle s’est éteinte brutalement, dans un train, le 19 juillet 1994, épuisée par un long combat contre l’anorexie. Elle avait publié des poèmes sous le nom de Béatrice Douvre, qu’elle s’était choisi au moment de commencer à publier, vers 1991, dans quelques revues comme Polyphonies et Arpa. Un premier choix de ses poèmes, privilégiant les derniers textes écrits avant sa mort, a paru en 1998 à l’Arrière-Pays, à Auch. En septembre 2000, les éditions Voix d’Encre à Montélimar (1) ont publié l’intégralité de son Œuvre poétique avec une préface de Philippe Jaccottet.
Il faut remercier Alain Blanc, l’éditeur, d’avoir eu le courage de publier l’intégralité de ces poèmes. Il y en a un peu plus de deux cents, à quoi vient s’ajouter un “Journal de Belfort“ (journal poétique, composé de fragments, un peu dans l’esprit des Feuillets d’Hypnos de Char) tenu dans les deux dernières années de sa vie, riche en fulgurances. Béatrice Douvre a donc, si l’on songe à la brièveté de sa vie, beaucoup écrit ; elle constituait de brefs recueils qu’elle donnait, sous forme photocopiée, à ses amis. J’eus l’honneur d’en recevoir quelques-uns. Elle fut, à l’université de Nanterre, l’élève puis l’amie de Gabrielle Althen, à qui elle en confia un grand nombre, et qui la dirigea vers Polyphonies, où parurent ses premiers poèmes ; c’est ainsi que nous fîmes connaissance, car je faisais partie du comité, où je puis témoigner que l’unanimité se fit sans peine sur les textes qu’il convenait d’accueillir en priorité. La lecture de l’œuvre ayant précédé le commerce amical, et l’ayant même suscité, je ne crains pas d’être influencé par l’amitié en disant que ses poèmes méritent une lecture attentive, et qu’aux meilleurs d’entre eux, il est possible de revenir durablement sans en épuiser la magie. Aux meilleurs, non à tous, bien entendu : eût-elle vécu, ou bien trouvé de son vivant l’éditeur capable de comprendre l’urgence qu’il y avait pour elle à publier un livre (mais aux jeunes poètes, les poètes installés disent toujours qu’ils ont le temps, qu’il ne faut rien forcer, et autres sottises de ce genre), Béatrice aurait repris l’ensemble de ses textes, choisi les meilleurs, arrêté le plan d’un ouvrage. Et même si celui-ci avait tenu compte de la progression chronologique (le fait qu’elle datât, à partir de 1992, la plupart de ses textes, prouve que le poème était pour elle la trace d’un instant, et que l’écriture avait à voir avec le temps), elle aurait sûrement écarté ce dont elle était le moins satisfaite : mais nous ne pouvons faire ce choix à sa place qu’à titre individuel, et c’est à chaque lecteur, dans ce livre abondant, de trouver ses repères.

Le corps qui lui manquait

Ayant à tenir de toutes ses forces à une vie précaire et dès longtemps menacée par le mal intérieur dont je ne sais si, eût-elle vécu, elle aurait pu guérir (“j’ai l’appétit fermé par le malheur“, dit-elle dans un de ses poèmes), Béatrice Douvre n’avait d’autre bien, d’autre richesse que la langue dans laquelle elle composait ses poèmes. La langue était le corps qui lui manquait, et ses poèmes où il est souvent question d’ange, comme chez Rilke, sont, je crois, une tentative d’incarnation, d’enracinement dans le monde, une déclaration d’amour adressée à la pesanteur, à la mortalité aussi, et un essai pour fuir le danger des miroirs. Béatrice Douvre ne pouvait comme d’autres s’offrir le luxe rageur de mépriser les dons de la parole, et quand elle faisait violence au langage, à ses règles, à ses contraintes, c’était avec la conscience de prendre sur lui les droits d’une passion jalouse qui ne tolère d’autre loi que la beauté. La place d’un adjectif, le poids d’une virgule, l’enjeu considérable d’un saut de vers, elle sut tout cela très tôt, dès ses premières lectures et ses premières admirations, dont l’influence se remarque dans ses premiers textes : Jouve, Bonnefoy, Char, Jaccottet, Rilke, le meilleur Eluard, et surtout Rimbaud, le poète auquel elle demande comment avoir faim. Dans les deux ou trois dernières années de sa vie, affrontée à ce chemin de poésie qui exigeait tout d’elle, elle parvint à écrire des poèmes où s’entend une voix personnelle qui donne un visage à son nom. Car c’est peut-être d’avoir choisi ce nom qui est l’acte fondateur de sa poésie, un nom qui la lie certainement à la figure absente de Douve dans le premier livre d’Yves Bonnefoy, mais aussi aux falaises de Douvres où se joue la folie du Roi Lear, sans oublier que son prénom (qui était son vrai prénom, conservé après avoir songé à celui de Renée) la lie aussi à l’aventure risquée de Dante remonté de l’Enfer et passé par l’épreuve du Purgatoire, en route vers la plus haute lumière : elle aussi cherche le «vert présage» d’un bonheur à venir, elle aussi ne cesse, dans ses poèmes, de marcher.
Toute habitation, chez elle, est fragile : on peut, au mieux, “habiter un chemin“, “habiter la halte brève / La rive avant la traversée“. Et bien sûr, parfois, le monde échappe, c’est déjà un paysage d’après la mort qui se dessine. La poésie est peut-être cela aussi : parler comme si l’on était déjà mort, écrire dans une langue qu’un jour plus personne ne parlera. Il y a là un danger, mais sans ce danger, le poème vaut-il la peine d’être écrit ? Dès le premier poème qui nous ait été conservé (il date de 1989), Béatrice Douvre se définit comme “la passante du péril“, et reprend ce titre dans un recueil de 1991 : elle risque toujours de tomber dans l’abîme, de perdre pied, tout équilibre étant à rejouer à chaque instant, au bord de la falaise où se (dé)noue la tragédie, pour celle qui est la “violente ouvrière“ des mots. Il s’agit pourtant bien, quand le langage consent une halte ou une habitation, de dire “la chair sauvée dans des mots transparents“. La poésie de “l’outrepassante“ demande aux mots une extase, une sortie hors de soi, une communion avec le monde et une métamorphose salutaire : “Et tu ouvrais le livre des prières / Et tu cherchais / Avec d’immenses mains le monde (…) Autre mémoire, autre / Bouche bruissante, dans les nuits boisées / Et les patries changées de ton visage.“ Quand cette extase se réalise, advient la pacification, une harmonie conquise dont toute l’œuvre ne cesse de dire que le prix est immense : “Moi la douceur, je danse / Je danse d’abandon dans vos fracas d’eau pure“.
La danse, c’est la forme conquise dans le mouvement, l’abandon consenti aux mots, mais avec vigilance (et c’est ce que disent, dans ses poèmes, toutes ces lampes allumées au crépuscule). La forme du poème doit être telle qu’advienne, disait Béatrice dans une lettre que j’ai conservée, “l’aile grave de nos pensées d’homme“. Conjuguer la gravité et l’envol, la pesanteur et la grâce, c’est ce à quoi elle est parvenue, je crois, dans ceux de ses poèmes qui vont au bout de cette exigence. Ils brillent, je crois, comme de purs diamants dont le secret demande à être longuement sondé.

J.Y.M.

(1) Voix d’Encre (BP 83, 26202 Montélimar Cedex)

 

Matin d’un vent

Les jardins étaient nus, l’herbe était irréelle
Tu allais éveillée, heurtant les orgues verts
Je touchais l’eau de ta douleur

Et tu fus la patience,
Le vin dans les demeures,
Un vent régnait
J’étais le sel et les mains vives

Un vent régnait presque noir Ô musique
Un sol menaçait ton visage d’amante
Et je songeais, ma face éprise
Infidèle

Ô demeurée dans l’ombre sombre étincelante

À ces oiseaux fermés dans tes yeux matinaux

 

Le jardin

Arrête-toi au fond de ce jardin
Pour l’air et pour le peu de roses
Arrête-toi je te rejoins
Tu es plus belle que mon attente
Plus terrible encore quand le temps cesse
Car tu as cessé de vivre dans le temps

Mémoire
Poussant le grillage de fer
Pas à pas sur les terres humides
De la rosée plus que le jour

Je te rejoins
Il n’y a plus personne dans ce jardin
Les quelques pas avaient gravé la terre
C’était mon pas

Ô disparue derrière les ronces

Béatrice DOUVRE
(1967-1994)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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