Bernard MAZO

 

 

Alain JOUFFROY, l’insoumis

par Bernard MAZO

 

 

Argument

 

Alain Jouffroy, poète, romancier, essayiste, critique littéraire et critique d’art, a reçu la Bourse Goncourt de poésie Adrien Bertrand 2006 pour l’ensemble de son œuvre le 6 février dernier. Il nous a semblé que cette distinction méritait bien que nous consacrions à cet écrivain hors du commun une page d’hommage dans notre journal.

 

Il y a des hommes…

 

Il y a des hommes qui rêvent, qui pensent et qui aiment au même moment, des hommes qui parlent et dont la parole est une écriture indélébile dans l’espace et dans le temps, des hommes qui regardent, et dont le regard éveille le monde, des hommes qui écrivent et dont les livres sont des actes, des évènements, des respirations de l’histoire.

Ces hommes on les lit et leur lecture change la vie. Ces hommes la société les appelle des poètes…

Ce beau texte lyrique est d’Alain Jouffroy. Celui-ci l’a écrit en hommage à l’un des plus grands poètes et éveilleur d’esprit du XXe siècle, je veux parler d’André Breton qui joua un rôle déterminant dans la future trajectoire de celui que le poète Jean Pérol allait définir un jour comme “un échappé des prisons hermétiques.

Si, en guise d’introduction, j’ai choisi ces lignes d’Alain Jouffroy, c’est avant tout parce qu’à mes yeux pas un des mots, pas une des phrases, pas un des qualificatifs dessinant le portrait du premier des surréalistes qui ne puissent mieux définir Alain Jouffroy, l’homme, le poète et son œuvre.

La seconde justification de cette citation, c’est qu’elle éclaire singulièrement ce phénomène mystérieux qui veut que chacune de nos destinées personnelles est, de loin en loin, traversée de signes, de messages clandestins, de coïncidences – ces coïncidences que C.G.Jung qualifiait de “significatives - de hasard, de rencontres parfois si improbables que l’on peut y voir comme je ne sais quelle prédestination.

André Breton – lui qui, dans certains textes comme Nadja ou le poème Le tournesol a décrit des évènements qui si imaginaires qu’ils fussent a priori, devaient très mystérieusement se réaliser quelques années plus tard – appelait cela “Le hasard objectif“ou bien encore “L’injonction très mystérieuse.

Cette injonction du destin, Alain Jouffroy l’a lui-même vécu à travers l’improbable et capitale rencontre de celui qui allait marquer d’une manière indélébile sa destinée de poète et ceci dans des conditions étranges, la dite rencontre ayant eu lieu en Bretagne, dans cette contrée d’Armor dont les légendes celtiques du cycle arthurien l’avaient profondément marqué dans sa prime jeunesse.

Nous étions en août 1946, en Bretagne, et plus précisément à Huelgoat où Alain Jouffroy passait ses vacances avec ses parents. La famille déjeunait à l’Hôtel d’Angleterre. Le jeune homme timide – il a alors dix-huit ans – qui veut être poète, rien que poète – la prédestination était-elle inscrite sur son front ? – découvre avec une indescriptible émotion qu’à la table voisine,  le personnage accompagné de sa femme et de sa fille et qui parle pendant le repas de Nerval et de Lautréamont n’est autre que son dieu André Breton. La conversation s’engage, une conversation qui allait sceller définitivement le destin d’Alain Jouffroy, comme celui-ci le confirmera plus tard : “l’apparition de Breton dans cet hôtel précisait soudain toute l’orientation de ma vie future.“ Cette apparition, il la relatera d’ailleurs dans un poème :

 

J’ai tout appris de la foudre

Elle seule m’a rencontré dans l’entrée du Grand Hôtel d’Angleterre

 

Il était neuf heure quinze du matin au clocher d’Huelgoat

Quand je passai devant la chambre d’André Breton

On avait interverti nos chaussures devant nos portes

 

Et les livres sur nos tables se transformaient en agates

 

Venez, me dit-il nous parlerons des Hopis après le dîner…

 

L’aventure surréaliste

 

Cette rencontre si improbable allait conforter le jeune poète dans l’idée “que la vie n’était pas l’opération d’une volonté personnelle mais la découverte d’un certain tracé qui se mêle à ceux, plus ou moins lisibles, de l’histoire des hommes“ et que “décrypter le sens de ce, de ces tracés, c’était sans doute le but de la recherche poétique proprement dite.

L’adoubement officiel d’Alain Jouffroy au sein du mouvement surréaliste aura lieu un an plus tard, le 11 novembre 1947 au Café de la Place Blanche lors de la première réunion du groupe à laquelle André Breton l’avait prié d’assister par télégramme.

Quelques semaines plus tard, le 1er janvier 1948, Alain Jouffroy et le surréaliste Sarane Alexandrian, avec lequel il a noué une amitié immédiate, créent la revue Néon. Un sang neuf caractérise la ligne directrice de Néon qui suscite l’irritation des surréalistes de l’ancienne tendance.

Sarane Alexandrian décrit ainsi son ami d’alors : “Rêveur erratique et vulnérable, portant sa blessure narcissique à la boutonnière, il marchait dans les rues en tirant souvent de sa poche un carnet où il notait des fulgurations poétiques. Il comparait chaque métaphore qui s’imposait à lui ‘à une espèce de coup de revolver mental’“

Quant Jouffroy lui-même il s’analysait ainsi : “Devant chaque chose je cherche à imaginer celle qui a le moins de rapport avec elle et la conscience que j’ai de la distance qui les sépare crée en moi un vide où il est divin de se perdre.

On trouve une illustration de ce credo dans ses premiers poèmes, comme dans celui-ci :

À toi mes mains de ville ouverte

À toi mes genoux d’écureuil

À toi ma voix la plus lointaine

À toi tout ce qui tisse nuit et jour à travers moi

À toi la lagune où nous sommes connus

À toi les revenants du soleil

À toi ces palais de lilas dans nos yeux

À toi tout ce qui est tout ce qui change

À toi

L’explosion de la perle au cœur de l’oiseau noir

 

La rupture avec le groupe surréaliste

 

Le 8 novembre 1948, Alain Jouffroy rompt avec le groupe surréaliste tournant le dos à la mouvance des Schuster, Bédouin, Legrand, qui lui reprochent son côté franc-tireur.

Le poète passionné devient lui-même. Pour lui la poésie doit “changer la vie. Il n’aura de cesse désormais de traquer la coïncidence mystérieuse entre le monde des images et le monde des concepts. Il proclame haut et fort que pour lui : “Le poème dramatise le vocabulaire. Chaque terme est susceptible de jouer un rôle déterminant dans l’aventure mentale, de provoquer un rebondissement dans l’inspiration et de faire graviter autour de lui plusieurs mots changés pour la première fois en satellites du premier terme.

En septembre 1952, il fait la rencontre déterminante du peintre Matta. Leur amitié et leur complicité jamais démenties ne s’achèveront qu’à la mort récente de l’artiste. La même année paraît grâce à René Char, dans la magnifique revue Botteghe Obscur L’énonciation, long poème d’une grande véhémence lyrique qui le fait connaître largement dans le monde des lettres et préfigure la force des poèmes à venir. La même année, ses poèmes sont publiés dans Le mercure de France et dans Les Lettres Nouvelles, la célèbre revue crée par Maurice Nadeau.

En 1954, publication d’Attulima un grand et seul poème illustré par Matta, poème écrit quelque temps avant sa rencontre avec Manina qu’il épousera en 1956. À ses yeux, Manina s’identifie complètement à Attulima au point qu’Alain Jouffroy est persuadé d’avoir écrit un poème prophétique où la femme imaginaire préfigurait la rencontre de la femme de sa vie.

L’année suivante, Jouffroy publie dans Les Lettres Nouvelles, d’un essai retentissant sur la poésie et sur sa propre démarche poétique : Cerner l’incernable. En 1958 paraît au Mercure de France le poème Vertical, véritable manifeste au ton pamphlétaire. L’écriture automatique des premiers surréalistes est rejetée chez Jouffroy au profit d’un automatisme contrôlé, émondé.

 

En 1960, il prend ardemment la défense de la peinture authentique contre les marchands du temple à travers un pamphlet paru dans le quotidien Combat : L’homme a soif de s’étonner, soif de ne pas ressembler à l’image accablante qu’il se fait de lui-même. L’homme a besoin de grandeur, et s’il en trouve dérisoirement dans les plis d’un drapeau ou auprès d’un juke-box, c’est que nul lui a montré qu’il pouvait découvrir ailleurs, dans les voyages d’exploration ou en lui-même. La peinture comme la poésie peut donner à ce besoin de grandeur une image contagieuse.

L’œuvre poétique et littéraire de Jouffroy sera considérable. Si diverse s’avèrera-t-elle, elle ne cessera d’être celle d’un poète de l’insoumission, de la lutte contre toutes les sortes d’asservissement intellectuel ou culturel, celle d’un chantre inspiré de l’amour et du défi permanent, “aventurier des domaines labourés par la contestation…“ comme le soulignera Pierre Seghers. La plupart des nombreux recueils qu’il publiera seront illustrés par des peintres : Matta, Magritte, Miro, Jean-Jacques Lebel.

Présent sur tous les fronts, il publiera deux essais passionnés qui feront grand bruit : en 1970 La fin des alternances, suivi en 1975 par De l’individualisme révolutionnaire. Codirecteur de la revue Opus international, il est l’un des premiers à faire connaître en France les écrivains de la beat génération. Il suit de près les recherches nouvelles, notamment du côté de Jean-Pierre Faye et de la revue Change, habité en permanence par la conviction que le surréalisme doit se nourrir de révolution permanente.

 

L’Ouverture de l’être

 

Les années passent. L’œuvre du poète ne cesse de s’enrichir de textes poétiques, de critiques sur la poésie et sur l’art, corpus d’une remarquable unité d’inspiration, au ton résolument contestataire et dénonciateur.

Faisant un saut dans le temps, nous arrivons à l’année 1996, période emblématique de l’œuvre du poète. En effet, pour la première fois, Alain Jouffroy décide de rassembler dans L’Ouverture de l’être (Éd. de La Différence) les quinze premières années de sa production poétique (1947-1962). Parution des plus importantes car à l’exception du poème Attulima (supra), les poèmes figurant dans l’ouvrage n’avaient jamais paru en recueil, dispersés qu’ils étaient dans les revues les plus importantes de l’époque. Le lecteur avait enfin à sa disposition l’ensemble du corpus poétique de Jouffroy. Le titre choisi, L’Ouverture de l’être ne devait rien au hasard : il provenait du mot clé qui, dans les années cinquante, constituait aux yeux de Jouffroy la caractéristique emblématique de son œuvre, à savoir L’ouvert, concept relié à la fois à la philosophie Zen et à celle de Heidegger. C’est ainsi que les poèmes de A la violence et Théâtre intérieur avaient initialement pour titre L’Ouverture de l’être. On pourra notamment lire dans cette anthologie Le Poème vertical (véritable texte-manifeste) aux métaphores fulgurantes. On y découvrira également que Cerner l’incernable, texte critique sur la poésie contemporaine qui clôt le livre n’a, quarante ans après sa publication en 1955, pris aucune ride.

 

L’éveilleur de conscience

 

Alain Jouffroy, demeure aujourd’hui, avec sa verdeur intellectuelle, sa passion d’absolu révolutionnaire, un de nos derniers éveilleurs de conscience de notre siècle avec la tension exacerbée de sa parole poétique.

Il nous en apportera une nouvelle preuve en 1999 en publiant chez Gallimard C’est aujourd’hui toujours (1947-1998) non pas tant avec les textes anciens qui y sont rassemblés et qui n’ont rien perdu de leur force interne, que par les poèmes écrits depuis dix ans à la sortie du livre et qui constituent la seconde partie de l’ouvrage couronné par le Prix Apollinaire.

En cette année 2007, il vient de publier Trans-Paradis-Express (Gallimard) auquel notre ami Charles Dobzynski a consacré une grande recension dans le N° 78 de notre journal, un roman ainsi qu’un nouveau recueil de poésie Etre-avec à La Différence.

En ces temps de confusion, au cœur du tohu-bohu médiatique, il est plus que jamais salvateur de lire Alain Jouffroy pour qui “L’insoumission du poète ne doit pas se borner à des actes extérieurs, mais doit être vécue par lui au plus profond de son intériorité.

 

B.M.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ee