Jean PORTANTE

 

 

Cinq poètes de la revue La Mosca di Milano

par Jean PORTANTE

 

 

Notre nouvelle rubrique “Jumelages” fera désormais, tous les deux mois, d’Aujourd’hui Poème un amphitryon accueillant ses confrères, ces revues qui, de par le monde, peinent à faire vivre la poésie. C’est d’échange qu’il retourne. En accueillant les poètes gravitant autour de revues venues d’ailleurs, nous offrons à ce même ailleurs nos voix d’ici. Le premier de ces “Jumelages” met à l’honneur la revue italienne La Mosca di Milano, née en 1997 à l’initiative de Gabriela Fantato et co-dirigée par Aldo Marchetti et la fondatrice. La Mosca di Milano qui paraît à un rythme semestriel se veut  lieu de rencontre et de confrontation entre la poésie, l’art et la réflexion, lieu de passage entre pensée et force de l’imagination. Le choix des poètes que nous présentons a été fait par le comité de rédaction de La Mosca.

J.P.

 

 

Franco Romanò

 

Écrivain et poète, il collabore à La Mosca di Milano et dirige avec Beppe Mariano et Ottavio Rossani la revue Il cavallo di Cavalcanti. Publications récentes : Lenti a distacco (Lentilles de séparation), roman, Éd. Excogita, 2003 ; Sguardo di transito (Regard de transition), roman, Éd. Azimut, 2005.

 

De : Le radici immaginarie

(Les racines imaginaires)

 

L’instant éteint le visage,

ne tue pas qui reste.

(Passe un frisson léger.)

Le signe quotidien

est mesure de présence :

l’ordre  bouleversé la blessure.

La somme simple et méthodique des moments :

 

tu fus cela dans la vie

petit homme aux habits larges,

oiseau aux grandes plumes.

L’écho des coups…

ces silences soudains…

les respirations courtes…

 

(Au milieu des jours ce rien :

un battement d’ailes

suivi des journées habituelles.)

 

Ils reviennent ensemble

à la mémoire assoupie

ton visage et le mien

mélangés ;

à mes yeux

les portraits aux murs,

le premier objet et les autres

abandonnés :

comme des restes que la main n’a pas rangés.

s’y mirer est la mort :

reconnaître le trait absent

dans l’enchevêtrement lacéré ;

sentir la chair suspendue au vent

comme un chiffon au fil du linge.

 

De : Piccoli dilemmi quotidiani

(Petits dilemmes quotidiens)

 

Sous la première croûte la racine

une pomme de terre croît en-dessous

et sous la seconde surface

l’eau nous nourrit mêlant ses humeurs.

L’air que nous respirons est dans la hauteur,

l’horizon un peu plus au-delà…

le nuage et la lune dont tout le monde

regarde encore l’incise grandiose

se trouvent tous les deux un peu au-dessus.

Ainsi transitent les animaux

avec dans leur hibernation cette profondeur

qui creuse le refuge et la pudeur

ou bien du haut d’un rocher

ils ouvrent une porte à l’infini.

..............................................

Il n’y a que nous ici

ni en haut ni en-dessous ni plus loin

ombres qui habitons la zone grise

où la lune se regarde

dans une cuvette d’eau sale.

(inédit)

 

J’ai entendu dire qu’autrefois au

Portugal il y avait un humain mixte :

Neandertal enlacé à sapiens sapiens.

Ils sont sceptiques les scientifiques,

ils discuteront à l’infini et armés

de lentilles, de statistiques et de théories

ils engageront des batailles rangées.

Mais quand tout sera fini

dans le livre des certitudes, ils retourneront

là où s’est passée cette chose qui quand on la dit

fait également rire un peu :

comme entre un cheval un peu fougueux

et une ânesse certaine naît un mulet

et puis tout finit.

Pourtant eux l’ont cru et l’ont fait

en une nuit peut-être sans lune

dans la forêt hostile. Avec eux

il n’y avait pas encore la parole, mais des sons

arrachés au silence, des gestes arrachés à la            peur.

Il n’y avait pas la parole avec eux

mais la poésie oui et elle berçait

feux et mains, vers futurs, étincelles

au seuil des limbes animales

au milieu des feux, dans les fougères, les

                obsidiennes.

 

(Traduit de l’italien par Jean Portante)

 

 

 

Gabriela Fantato

 

Poète et critique. Elle dirige la revue: La Mosca di Milano ainsi que la collection de Sguardi, des éditions La Vita Felice de Milan.  Dernières publications : Il tempo dovuto (Le temps dû) editoria&spettacolo, 2005, Forse una geometria (Peut-être une géométie) Éd. Fiori di Torchio, 2005, La profezia era il mare (La prophétie était la mer) Éd. Grafiche Farina, 2006.

 

 

De : Northern Geography

 

vers la place

 

c’était le temps où le vieux

montrait ses jambes nues

suspendues place du dôme

et demandait deux sous quelconques

(il exhibait la pitié

et la main comme un nœud accroché

à la veste qui attache à la maison)

 

c’était le temps où les cheveux des garçons

s’effeuillaient par bouquets

blé sec presque au début de l’année

ou pierre couverte de sel

(et les garçons, tous les garçons

cherchaient mais sans bouche ni respiration)

 

c’était le temps où la nuit fut soudaine

et fut rose la place inondée

là-bas, tout près du ventre

qui était tourné : plié

(presque comme distrait dans le mourir)

 

 

De : Il tempo dovuto (Le temps dû)

 

La porte au Sud

 

Il faudrait refaire les comptes,

ce battement précis

dans les années et la blessure

 

Maintenant la fenêtre est ouverte

le ciel glisse à l’intérieur,

porte le vent

et un grincement de dents.

Autour la limite est devenue

Chœur - langue de voix multiples,

stances dans la promesse d’une terre.

 

Il faudrait écouter l’alarme

entre une étreinte et la peur

dans la berceuse.

 

Au centre – non une table

ni des assiettes blanches pour l’étreinte.

Sans la porte,

la limite marque le sud d’où

viennent la mer et l’histoire,

ce remuer des rêves dans ce qui passe.

 

 

Un baiser après le dernier (inédit)

 

Tu suis les mètres – un à un,

jusqu’au coup, jusqu’à l’étreinte.

Je viens à toi qui me déchires et tu es

ma fatigue.

 

Peut-être est-ce vrai, je serais ta terre,

un sillon pour la moisson

– la ville monte dans les draps.

Le récit est sirène

et alarme.

Seule l’inondation des rides

et des fils apaise le ciel, ce blanc.

 

Je m’étends dans le creux de l’été,

patiente à la reddition.

J’insiste dans ma demande, je saute aux     racines.

Toi, respire-moi

poisson d’océan – je me souviens de la bouche.

 

(Traduit de l’italien par Jean Portante)

 

 

 

Corrado Bagnoli

 

Né en 1957 à Carate Brianza. Rédacteur de La Mosca di Milano et responsable de la collection Sguardi des éditions La vita Felice. Dernières parutions : Uichendtuttoattaccato (Ouikendtoutattaché) roman, Edizioni Joker, 2003 ; Nel vero delle cose (Dans le vrai des choses), poèmes, Book Editore, 2003 ; Fuori i secondi (Dehors les secondes) poème accompagné d’une version en dialecte de Piero Marelli, paru chez La Vita Felice en 2005.

 

 

La route naît liquide, de la mer

trempée de virages et de pins, d’ombres.

Puis elle monte, joue des coudes sur les     coteaux nus

ou de chênes, d’oliviers, de vent chaud,

de maisons plantées là comme une fleur,

corolles fermées comme pour garder

la respiration d’hommes et de bêtes à l’intérieur

de l’assaut d’un air cru et féroce.

Elle pourrait ne jamais finir. Puis, derrière

un virage, soudain elle s’élargit,

la ville surgit comme un bouclier

de roche du rocher, peut-être comme

creusée dans la pierre, long fantôme

d’un navire porté là

- par quelle onde ? - immobile et sévère

lieu qui advient et effraie,

haleine vaste de la terre, regard,

temps que le regard ne soutient pas,

racine et tronc et branchage en même temps.

 

Ici l’obscurité est vraie d’étoiles et de silence,

et les mots dans la bouche des femmes

sèches et rapides à tournoyer autour de toi,

à t’emmener, à l’intérieur de verbes qui ne

se conjuguent pas, qui disent toujours nous,

qui en savent long sur les vérités à partager,

certitudes qui ne peuvent être discutées.

Mais elles habitent des corps larges d’abandon,

de laisser aller, de consentement,

dans lesquels peut s’écrire bien plus

que le temps qu’elles ont dans les yeux ;

qui montent leur ménage, font de bonnes choses à manger.

Ici les femmes ont des langues d’épée

et du temps lent et mou et rond

dans la peau, si beau qu’il peut y habiter.

Ici les femmes ont des voix anguleuses

de commencement, de lundis circonspects

et une syntaxe festive de coteaux, de nuits

et de dimanches dans la chair, instant

de prendre et de donner, de ciel et d’eau.

 

La route coupe l’eau en deux,

c’est à peine une veine sur

sa peau de frissons et d’ondes,

menant droit au cœur de roc

s’ouvrant et se fermant de vent

dans les arbres, percé par des lames

qui répètent les voix du monde,

qui envoient les amours faire un tour,

les cherchent ou font qu’ils finissent.

Plus bas les maisons parlent entre elles

d’une fenêtre à l’autre, se touchent, écoutent

les barques échanger leurs baisers, parfois

elles lisent dans leurs pensées ;

parfois elles ferment les yeux,

éteignent les lumières au-dessus de la mer

et tentent de découvrir s’il est vrai

si là aussi il y a une grammaire

cachée. Que quand tu t’en vas

tu emmènes en toi, que tu ne le sais

même pas et un jour elle ressort

come une lumière, un son, un regard

mou comme une bouche sur

le long harmonica des choses.

 

(Traduit de l’italien par Jean Portante)

 

 

 

Luigi Canillo

 

Luigi Cannillo est né et vit à Milan. Il enseigne la langue et la littérature allemandes. Il collabore à de multiples revues et se produit avec des musiciens et des artistes visuels. Dernières publications : Cielo Privato (Ciel privé) Edizioni Joker, 2005 et la plaquette Cieli di Roma (Ciels de Rome) Ed. LietoColle, 2006.

 

 

De : Ciel privé

 

Toutes les cours annoncent le soir

les portes ouvertes aux balustrades

Tourbillonne un mélange de voix

et de vaisselle le sifflement

du père souffle dans l’escalier

musique du lointain

Survit la chanson à la fatigue

le rossignol revient sans fête

ni battement de cœur au salut

Si le fils n’admet pas de ressemblance

ou se soustrait à la compétition

l’hérédité s’écarte dans un coin, blindée

J’ai sculpté tout seul mes plis et mes courbes

en tramant notre paternité niée

Ainsi cet air le sifflement qui le module

se rapproche à disparaître comme un train

étincelant en transit

une mission ailleurs

..............................................

 

Ne revenez plus, hôtes secrets

comme la racine qui affleure à nouveau au loin

Votre maison est ailleurs

L’époque de l’absence et la respiration

des vivants ne s’annulent pas

elles circulent ici soudées

Pas les chères présences, les reliques

mais un filet d’anges hostiles

à étourdir les chevilles et le rêve

La substance survit aux créatures

dans la vision, insiste pour garder

l’espèce éteinte et la réincarne

Je demandais en chuchotant père

montre-moi la cicatrice, la guerre

mais le drap ne s’est alors pas soulevé

la main écartée par l’offense

L’alliance effleure maintenant

le signe entaille frais ma peau.

 

 

De : Ciels de Rome

 

Entre l’armature et le ciel

notre gravité pèse entière

fruit et grêle, chaque

                événement

s’arrache et se précipite

en invoquant le sol

Le front doit briser la visière

suivre la source

dans le vide d’où jaillissent

les gestes et les saisons inaccomplis

Laisse-moi sentir ta main

entre peau et armure

semer les caresses niées

Corps de toutes les mains absentes

tresse le panier nourriture

jusqu’à ce que naisse des os

une crinière de vent et de soupirs

comme le sirocco qui étourdit

et épuise les jointures

comme des feux d’artifice il allume les rêves

 

(Traduit de l’italien par Jean Portante)

 

 

 

Sebastiano Aglieco

 

Né à Sortino en 1961. Rédacteur de La Mosca di Milano. Il enseigne à Milan et s’occupe de critiques à l’adresse suivante : radicidelleisole.wordpress. Il est le fondateur de l’associazione italiana di teatreducazione. Derniers publications : Giornata (Journée), Ed. La vita felice 2003, prix Montale Europe 2004 ; Dolore della casa (Douleur de la maison), Ed. Il ponte del sale 2006.

 

 

(Trois inédits)

 

Regarde l’amour qui reste

l’amour sans souvenir de moi

dans les yeux du monde.

Ce sera lui l’amour jugé

l’amour chanté par les frères, en chœur.

Mais ce pardon, ce pardon qui

traverse nos maisons, justice et frères

justice et frères - c’est

le devoir que je demandais !

Accueille dans la maison la foule

oh dame des humiliés

dame de nos bandeaux

personne ne parlera, demandera

chaque nom sera béni dans son souffle

chaque chose retournera dans sa propre idée.

 

 

 

Oui, perdus dans le chœur, dans les bandeaux

du temps, parmi vous, frères sans

nom - chaque nom est le mien

chaque nom l’appel du jugement.

Les yeux se regardent à distance

moi et vous comme la chèvre, dans le geste

soudain du bourreau.

 

Vous serez en moi et moi en vous

ni frères ni poètes

mais comme les arbres dans l’écoute

des feuilles, sur le sentier perdu

où nous nous perdons et naissons.

 

 

 

Pourquoi les bêtes meurent-elles comme les enfants ?

Pourquoi mourons-nous en elles ?

Est-ce par la loi d’un dieu, sous le poids de son

pas sur les choses ?

Pourquoi ne distinguons-nous pas les mots ?

Pourquoi cette pitié ou cette loi

ne sauvent-elles pas ?

Pourquoi mourons-nous dans les fleurs

dans la lumière du jour nécessaire ?

C’est ainsi que je sors dans la lumière pour me

soustraire aux ombres où j’écris.

 

tels seront la reddition, le temps :

la destruction de tout style

la lumière frontale qui nous brûlera tous.

 

(Traduit de l’italien par Jean Portante)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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