Lionel RAY

 

 

Hommage

Il y a 150 ans, Les Fleurs du Mal

 

Le 30 mars dernier, l’Université de Paris-IV Sorbonne, à l’initiative des professeurs Georges Molinié et Pierre Brunel, commémorait la publication en 1857 de l’œuvre majeure de Baudelaire. Invité à cette célébration avec d’autres poètes (dont Mickhaël Edward venu d’Angleterre pour cette occasion, le Libanais Salah Stétié, Gabrielle Althen et Gérard Macé), notre collaborateur Lionel Ray a choisi de lire “Les Petites Vieilles“ et “La servante au grand cœur“ et d’en faire le commentaire que voici :

 

 

BAUDELAIRE, Le défini et l’inépuisable

par Lionel RAY

 

Le poète est l’homme qui parle à la place

de tout ce qui se tait autour de lui.

Paul Claudel

 

 

Paul Claudel voyait en Baudelaire “le plus grand poète français“, ce qui ne l’empêcha pas d’apporter un correctif tout personnel à certains vers parmi les plus fameux du poète des Fleurs du Mal. En effet, dans son Introduction à un poème sur Dante, il écrit : “Le but de la poésie n’est pas comme dit Baudelaire de plonger au fond de l’infini pour trouver du nouveau, mais au fond du défini pour y trouver de l’inépuisable“. Il me semble pourtant que l’œuvre de Baudelaire, attachée qu’elle est à la vie immédiate, aux choses vues, à la dimension du quotidien qu’il soit vil ou sublime, inaugure justement la poésie des temps modernes en cela qu’elle donne le sentiment d’une présence de l’invisible inscrite au sein du visible et qu’elle ouvre en conséquence des horizons multiples à notre quête de sens.

L’inépuisable“, dit Claudel. L’inépuisable de quoi ? du sens, justement. Ce que certains appellent le mystère ou l’illimité par quoi nous rejoignons l’infini. Gageons que Baudelaire, s’il avait vécu les débuts du surréalisme, aurait souscrit à bien des positions de Breton et surtout d’Aragon. On connaît par exemple la phrase finale d’Une Vague de rêves (1924) : “Qui est là ? Ah très bien : faites entrer l’infini“. Et si Baudelaire donnait lui aussi, mais tout le premier, à entendre ces coups frappés du dehors, ces coups redoublés à notre porte. N’a-t-il pas, prétendant le faire entrer, pris tout le premier la défense de l’infini ? Au fond du défini, précisément.

L’infini, toujours Baudelaire le cherche et l’interroge, l’éprouve dans l’ivresse et le frémissement. Et son écriture n’a rien d’une écriture close mais toujours ouverte à l’inquiétude et au passage, par la magie de l’image elle produit de la pluralité, de l’illimité, autrement dit de l’inépuisable. En mouvement perpétuel, avant même celle d’Aragon, elle compose avec l’inachevé (on se souvient du titre de 1956, Le Roman inachevé, approximativement un siècle après la première édition des Fleurs du Mal) L’illimité, l’inachèvement ou l’inépuisable, on peut voir là l’une des catégories majeures du poétique moderne…cela commence avec Baudelaire et se poursuivra jusqu’à nous.

 

La sombre beauté du thème

 

Mais mon propos aujourd’hui était de reconsidérer deux poèmes extraits des “Tableaux parisiens“ puisque de toute façon c’est dans cette section des Fleurs du Mal, me semble-t-il, que le défini est le plus nettement délimité et donné à voir avant même qu’il ne s’inscrive, aussi superbement, dans le Spleen de Paris. Il s’agit de “La servante au grand cœur“… (édition de 1857) et des “Petites Vieilles“ (édition de 1861) Sans doute Baudelaire est-il sensible à la sombre beauté du thème, sans doute éprouve-t-il ces indicibles mélancolies mentales que suscitent à la fois en lui, intensément, le remords (la servante, la morte négligée) et le passage de ces “êtres singuliers, décrépits et charmants“ dans un jardin public ou dans la rue (les petites vieilles) et d’autre part ses propres hantises, blessures que la tyrannie du temps inflige, soumission révoltante à l’âge, au vieillissement, et à son travail d’insecte, progressif, inexorable, qui réduit les corps à n’être plus que sinistre apparence.

 

Les éclopés de la vie

 

Ce que je perçois dans l’œuvre de Baudelaire et qui me le rend intimement proche, singulièrement dans “La servante…“, dans “Les 7 vieillards“, “Le Cygne“, “Les petites vieilles“ ou encore “Les Veuves“, c’est cette étrange menace de l’incurable mélancolie qui le conduira au “crénom“ final, et c’est aussi peut-être envers ceux qu’il nomme ailleurs les “éclopés de la vie“, un amour exactement accompli dans la dimension musicale d’une fin de jour toujours déployée, sublime théâtre où tant de domaines perdus reviennent hanter la mémoire. Ses petites vieilles, ce sont des ombres qui s’allongent telles que le soleil les projette, lorsqu’il prend congé, dans les jardins. Baudelaire aime tendrement ses modèles. En toute décrépitude il observe cette dimension poignante de la voix qui se raréfie, les résidus de l’éclat, de l’intense autrefois, et la morsure du silence qui envahit tout, la paix incertaine de la nuit si proche alors que le cœur tumultueux ne cesse de battre, n’a pas encore cessé de battre. Les petites vieilles sont ses miroirs qui reflètent la totalité de l’espace de vie qu’il porte en lui avec vue sur les ruines de son passé, et son aboutissement irrémédiable. “Ruines, ma famille…“ : ses proches, ses filles, ses semblables…

 

Une pratique crépusculaire

 

Derrière les mots il y a une pratique crépusculaire : ici perdurent les vestiges flagrants de ce que fut la vie, les souvenirs, ces instruments de l’ombre, sont au travail. Les vers du poète donnent à entendre des pas de somnambules dans les rues désertes de leur vie improbable. Ici des femmes ont existé qui furent belles et désirables et glorieuses, et qui ne sont plus que fumée, une fumée très ancienne et qui frissonne au moindre vent avant de disparaître, engloutie, on ne sait où. À moins qu’elles ne vivent comme La servante au grand cœur, Mariette, d’une vie très atténuée ou bien comme tous les morts, tous les oubliés, dans les “grandes douleurs“ de la plus froide des solitudes.

C’est notre dimension trop humaine que lit Baudelaire dans ces silhouettes “au cœur saignant“, ces “ombres ratatinées, peureuses“, les visages détruits de celles, si fragiles, qui vont pénétrer dans la mort. Et par-delà tant d’images poignantes dont leur tête est remplie, elles savent que la vérité est inimaginable ou interdite et froide, “sous la griffe effroyable de Dieu“, dans un envers du sommeil sans regard et sans clé.

Dans Mon cœur mis à nu, Baudelaire parle d’un “infini diminutif“, il s’agit bien de l’illimité –l’inépuisable– inscrit au cœur du défini. Comme dans ces êtres fragiles qu’il observe et qu’il interroge, le mystère d’une vie incertaine, présente et absente à la fois. En eux, en elles, sont noués le temps et l’angoisse, ni mensonge ni vérité, seulement le ressassement et l’abdication. Si frêles, on dirait qu’elles ne se nourrissent plus que d’ombre, évoluant à la limite des choses, éperdues, s’interrogeant encore peut-être devant quelque vitre embuée qui ne renvoie plus à leur regard incertain que leurs propres questions. Elles incarnent un perpétuel mourir et cette fois l’impatience qui est marque de jeunesse ne vient pas tambouriner aux portes et aux vitres, ni lire par-dessus l’épaule du poète, elle ne relèvera pas même une mèche de cheveu. Ici le silence s’installe, définitif, inépuisable, et pèse son poids d’obscurité profonde. Comme dans la vision fantastique du poète, la double apparition de La servante au grand cœur à la fin du poème :

 

Que pourrais-je répondre à cette âme si pieuse

Voyant couler des pleurs de sa paupière creuse ?

 

Un art supérieur à la pitié individuelle

 

Ses éclopés de la vie, ses morts fantomatiques, il les aime, il les enveloppe et les berce d’une affection opportune qui approfondit un portrait sans complaisance si bien que la cruauté de telles épithètes ou de telles images (ces monstres disloqués, brisés, bossus ou tordus, ces marionnettes, ces pauvres sonnettes, ces fantôme(s) débile(s) aux membres discords, ces ombres ratatinées, ces débris d’humanité) se change en tendresse. Que s’il est cruel, il l’est dans sa poésie dira Proust avec infiniment de sensibilité“. Puissamment descriptif et cruel dans sa vision âpre du réel, sans épanchement superflu de sentimentalisme, avec un art dira encore Proust “supérieur à la pitié individuelle“ qui est une “marque du génie“. N’empêche qu’à la fin des “Petites Vieilles“ et de “La servante au grand cœur“, il nous semble que le chant, sous l’effet de cette “rhétorique profonde“ chère au poète, s’étrangle, à la limite du sanglot, pour s’éteindre dans le silence et le recueillement.

Ainsi le silence, le temps aussi peut-être, s’incruste dans les mots qui assurent notre passage aux domaines d’un invisible inépuisable.

Le plus étrange dans ces noires hallucinations du poème baudelairien, lorsque l’amour, l’angoisse et parfois la révolte ou la haine, le déchirent de doux éclats ou de violence, le plus étrange, c’est que rien même le pire ne nous paraît plus excessif, comme si le charme sur toutes les plaies ouvertes opérait, les baignant d’une lumière toute musicale selon les principes de cette “prosodie mystérieuse“ dont le poète parle dans un projet de préface. C’est notre intime substance qui est ici révélée en même temps que la vie affleure et persiste, comme préservée éternellement. Les yeux interrogent, se souviennent, oublieront, mais ils savent que rien n’existe sauf que le monde est l’ombre de la poésie qui rend toute chose obscurément claire, évidente, musique des formes, laquelle n’existe nulle part ailleurs qu’en elle-même. Lorsqu’un poète demande ce que seront demain les mots de la tribu et quel sens plus pur leur donnera-t-on, c’est encore vers Baudelaire qu’il se retournera, découvrant ou redécouvrant dans ses vers la meilleure des réponses possibles.

 

L.R.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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