« La poésie est un jardin aux mille fleurs » : entretien avec Étienne Delacroix, libraire spécialisé en poésie
Interview

« La poésie est un jardin aux mille fleurs » : entretien avec Étienne Delacroix, libraire spécialisé en poésie

Rue Mouffetard, à Paris, est un lieu où l’histoire murmure à chaque pavé. C’est là, au cœur de cette artère vibrante, que se niche “La Page Blanche”, une librairie indépendante qui, depuis dix-huit ans, se dédie corps et âme à la poésie. À sa tête, Étienne Delacroix, un homme dont la passion pour les vers est palpable dès les premiers mots. Avant d’ouvrir ce havre de paix littéraire, Étienne a passé six années formatrices auprès d’un bouquiniste, forgeant son œil et son sens aigu du livre rare et du texte essentiel. Aujourd’hui, il nous ouvre les portes de son univers, partageant avec nous les secrets de son métier et son amour indéfectible pour l’art poétique.

Comment redonner le goût de la poésie au grand public

Comment attirez-vous les néophytes, ceux qui, intimidés, n’osent pas toujours franchir le seuil d’une librairie spécialisée en poésie ? Quelles stratégies mettez-vous en place pour les accueillir et les guider ?

« Ah, la timidité face à la poésie, c’est un classique ! » s’exclame Étienne Delacroix, un sourire chaleureux éclairant son visage. « Beaucoup de gens ont l’impression que la poésie est élitiste, complexe, réservée à une certaine caste intellectuelle. Mon premier rôle, c’est de casser cette barrière. D’abord, l’atmosphère de la librairie est primordiale. “La Page Blanche” est pensée comme un cocon, un lieu où l’on se sent bien, où l’on peut flâner sans pression. Les lumières sont douces, il y a des fauteuils confortables, et toujours une musique discrète, souvent classique ou du jazz, pour accompagner la lecture. L’idée est de créer un espace propice à la rêverie, à la découverte.

Ensuite, la vitrine ! C’est notre carte de visite. Je ne me contente pas d’aligner des recueils. Je cherche à créer des tableaux, des invitations. Par exemple, pour le Printemps des Poètes, j’ai mis en scène une vitrine autour du thème de la nature, avec des feuillages, des branches, et des recueils ouverts sur des poèmes évoquant les saisons, les paysages. J’ai vu des passants s’arrêter, lire quelques vers à travers la vitre, et souvent, ça les pousse à entrer. Une fois, une dame est entrée en me disant : « Votre vitrine m’a rappelé les vers de Lamartine que ma grand-mère me lisait. Je n’ai pas lu de poésie depuis des années. » Elle est repartie avec un recueil de René Char, un poète qu’elle ne connaissait pas, mais dont la puissance l’avait touchée. C’est ça, la magie !

Je fais aussi un travail important de “dé-dramatisation”. Je dis souvent aux clients : « La poésie, ce n’est pas un examen. Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise façon de la lire. Laissez-vous porter par les mots, par le rythme. Si un poème ne vous parle pas, ce n’est pas grave, passez au suivant. » C’est un peu comme la musique ou la peinture : on n’aime pas tout, et c’est normal. Mon rôle est de les aider à trouver la mélodie qui résonne en eux. Je les interroge sur leurs goûts, leurs émotions du moment, même sur le type de films qu’ils aiment ou les sujets qui les préoccupent. À partir de ces indices, je peux orienter vers des poètes qui pourraient correspondre à leur sensibilité. Par exemple, si quelqu’un me dit aimer les histoires d’amour passionnées, je pourrais lui suggérer des poèmes d’Apollinaire ou de Louis Aragon. Si c’est l’introspection ou la mélancolie, ce sera peut-être Baudelaire ou Arthur Rimbaud. Il s’agit de créer un pont entre leur monde et celui des mots. »

Au-delà de l’accueil, quelles sont vos astuces de libraire pour briser les préjugés sur la poésie, notamment l’idée qu’elle serait trop difficile ou hermétique ?

« Le préjugé le plus tenace, c’est celui de l’hermétisme. On imagine souvent le poète comme un être tourmenté, écrivant des vers incompréhensibles. Je combats cela en mettant en avant la diversité de la poésie. La poésie n’est pas un bloc monolithique. Il y a des poésies pour toutes les sensibilités, pour tous les âges, pour toutes les humeurs. Je montre qu’il existe une poésie très accessible, très directe, comme celle de Jacques Prévert, dont les recueils se vendent toujours très bien, ou celle de Robert Desnos, qui parle au cœur avec une simplicité désarmante.

Je propose également des éditions bilingues, ce qui peut rassurer certains, ou des anthologies thématiques. Les anthologies sont de merveilleuses portes d’entrée. Elles permettent de picorer, de découvrir plusieurs voix sans s’engager sur un recueil entier. Par exemple, une anthologie sur la poésie de l’amour, de la nature, ou même de la révolte. J’ai une anthologie sur la poésie des chats qui a un succès fou ! Qui aurait cru que la poésie féline serait une porte d’entrée inattendue pour de nombreux lecteurs ? C’est un excellent moyen de montrer que la poésie peut être légère, drôle, ou aborder des sujets du quotidien.

J’organise aussi des ateliers d’écriture poétique pour les adultes et les enfants. L’idée est de démythifier le processus de création. Quand les gens essaient d’écrire eux-mêmes, même quelques vers, ils comprennent mieux la démarche, la recherche du mot juste, du rythme. Cela leur donne une nouvelle perspective sur les poèmes qu’ils lisent. J’ai vu des participants, au début très sceptiques, repartir transformés, avec une curiosité nouvelle pour les œuvres des grands poètes.

Enfin, je n’hésite pas à partager des anecdotes sur les poètes, à les rendre humains. Parler de la vie tumultueuse de Verlaine, de l’engagement d’Éluard, de la fantaisie d’Apollinaire, ça rend leur œuvre plus proche, plus vivante. Les gens aiment les histoires. Si je leur raconte comment Rimbaud a écrit ses poèmes les plus célèbres en étant à peine sorti de l’adolescence, cela suscite une admiration, une envie de découvrir ce génie précoce. Ce n’est plus seulement un nom sur une couverture, c’est une personne, avec ses joies, ses peines, ses fulgurances. Et c’est cette connexion humaine qui, je crois, est la clé pour redonner le goût de la poésie. »

Rayonnages de poésie dans une librairie parisienne
## Les recueils qui se vendent le mieux aujourd'hui {#recueils-best-sellers}

Quels sont les éternels best-sellers de la poésie française qui continuent de trouver un public fidèle à “La Page Blanche” ? Y a-t-il des surprises dans ces ventes “classiques” ?

« Les classiques, c’est le socle de “La Page Blanche”, » affirme Étienne avec un hochement de tête. « Ils représentent une part significative de nos ventes, environ 40 à 45% sur l’année. Sans surprise, les géants de la poésie française demeurent indétrônables. Charles Baudelaire est en tête, bien sûr. Les Fleurs du Mal se vendent constamment. C’est un recueil qui, malgré le temps, continue de fasciner par sa modernité, sa profondeur, et cette exploration audacieuse de la beauté et du mal. On vend en moyenne une dizaine d’exemplaires par mois, toutes éditions confondues. Il y a toujours une nouvelle génération qui découvre l’« Albatros » ou « L’Invitation au voyage ».

Juste derrière, on trouve Arthur Rimbaud, avec ses Poésies et les Illuminations. Son audace, sa jeunesse, son génie fulgurant attirent particulièrement les adolescents et les jeunes adultes. Ils se reconnaissent dans cette soif de liberté, cette rébellion. Je me souviens d’une jeune fille de seize ans qui, après avoir lu Le Bateau ivre, est revenue en me disant : « C’est comme si Rimbaud avait écrit pour moi, pour ce que je ressens. » C’est ça, la puissance des classiques.

Victor Hugo, avec Les Contemplations, et Paul Verlaine, notamment pour ses poèmes lyriques et mélancoliques, sont également des valeurs sûres. Jacques Prévert, avec Paroles, est un phénomène à part. Il se vend presque autant que Baudelaire, mais à un public beaucoup plus large et hétérogène. Ses vers sont accessibles, drôles, tendres, et souvent subversifs. C’est une porte d’entrée formidable pour beaucoup.

Pour ceux qui veulent un aperçu rapide des incontournables, je conseille toujours de commencer par une bonne anthologie des poèmes célèbres de la langue française, qui offre un panorama sans avoir à choisir tout de suite un auteur.

Quant aux surprises, oui, il y en a ! La poésie de la Résistance, notamment René Char et Paul Éluard, connaît un regain d’intérêt, surtout avec les commémorations. Leurs mots de liberté et d’espoir résonnent fortement aujourd’hui. Mais la vraie surprise, c’est la persistance de François Villon. Ses ballades médiévales, avec leur langage si particulier, continuent d’attirer les curieux. Je crois que l’authenticité brute de Villon, sa vie de brigand et de poète maudit, touche une corde sensible. Les éditions avec des traductions en français moderne aident beaucoup, bien sûr. Et puis, il y a toujours quelques exemplaires de Louise Labé, la « Belle Cordière » de Lyon, qui partent discrètement mais sûrement. Sa poésie amoureuse, sensuelle et féministe avant l’heure, trouve un écho particulier auprès d’un public averti. »

La poésie contemporaine connaît un certain renouveau, notamment grâce aux réseaux sociaux. Comment ce phénomène se traduit-il dans les ventes de “La Page Blanche” ? Les anthologies et les recueils de poésie “Instagram” ont-ils leur place sur vos étagères ?

« Absolument ! C’est une évolution fascinante et très positive pour la poésie. Les réseaux sociaux ont offert une nouvelle vitrine à la poésie, la rendant plus visible, plus immédiate, surtout auprès des jeunes générations. On parle de “poésie Instagram” ou de “poésie slam”. Ici, à “La Page Blanche”, nous avons clairement vu l’impact. Ces dernières années, les ventes de poésie contemporaine ont augmenté d’environ 15 à 20%, ce qui est considérable pour un genre souvent considéré comme confidentiel.

Nous avons dédié un rayon entier à ces nouvelles voix et à ces recueils qui s’inscrivent dans cette mouvance. Des auteurs comme Rupi Kaur, même si elle n’est pas française, a ouvert la voie et montré qu’une poésie courte, percutante, visuelle, pouvait toucher des millions de lecteurs. En France, nous voyons émerger des talents qui s’inspirent de cette esthétique. Je pense par exemple à des recueils comme ceux de Chloé Delaume ou des collectifs de slam. Ce sont des textes qui parlent des émotions du quotidien, des relations, de l’identité, de l’engagement social, avec une grande franchise et une forme souvent très libre.

Ces recueils se vendent très bien, surtout auprès des 18-35 ans. Ils apprécient la simplicité apparente, la résonance émotionnelle directe. Un client m’a dit un jour : « C’est comme si le poète lisait dans mes pensées, mais avec des mots que je n’aurais jamais trouvés. » C’est une forme de poésie qui ne demande pas de clés de lecture complexes, elle est faite pour être ressentie.

Les anthologies jouent également un rôle crucial. Nous proposons des anthologies de poésie contemporaine, parfois même axées sur des thèmes très actuels comme l’écologie, le féminisme, ou la quête de sens. Ces ouvrages permettent de découvrir une multitude de voix et de styles, et souvent, ils incitent les lecteurs à approfondir la découverte d’un auteur en particulier. Nous avons par exemple une anthologie « Poésie et résistance au féminin » qui a eu un succès inattendu et qui a conduit de nombreux lecteurs vers les œuvres complètes de poétesses comme Andrée Chédid ou Anne Hébert.

Mon rôle est d’être un pont entre toutes ces formes de poésie. Je ne crois pas qu’il y ait une “bonne” poésie et une “mauvaise”. Il y a des poésies différentes, et toutes ont leur place si elles touchent le cœur et l’esprit. Accueillir la poésie des réseaux sociaux, c’est aussi reconnaître que la poésie est vivante, qu’elle évolue, et qu’elle continue de trouver de nouvelles manières de se manifester et de se propager. C’est une formidable opportunité de renouveler le lectorat et de montrer que la poésie est plus que jamais pertinente. »

Ce mouvement s’inscrit d’ailleurs dans une dynamique plus large que j’observe avec beaucoup d’enthousiasme : celle de la poésie contemporaine qui retrouve une place centrale dans le paysage éditorial français.

Les jeunes poètes contemporains à découvrir

Pouvez-vous nous présenter quelques voix émergentes, de jeunes poètes contemporains français qui, selon vous, sont à suivre absolument ? Quels sont les styles ou les thèmes qui les distinguent ?

« C’est une question que j’adore ! La poésie française regorge de talents émergents, et c’est un vrai plaisir de les voir éclore. Si je devais en citer quelques-uns que je mets particulièrement en avant à “La Page Blanche”, je commencerais par Léa Delorme. Elle a publié son premier recueil, Fragments d’une aube urbaine, il y a trois ans. Léa est une poétesse des villes. Elle capte l’essence du quotidien citadin avec une sensibilité incroyable. Ses poèmes sont souvent courts, incisifs, remplis d’images fortes : le reflet du métro dans une flaque, la solitude des passants pressés, la beauté inattendue d’un mur graffé. Sa poésie est très visuelle, presque cinématographique. Elle a une manière unique de transformer le banal en sublime, de révéler la poésie cachée dans les interstices de la modernité. Son style est épuré, sans fioritures, mais chaque mot est pesé, choisi avec une précision d’orfèvre. Elle a déjà un public fidèle, et ses ventes sont en constante progression.

Ensuite, il y a Samuel Moreau, un poète qui explore des territoires plus intimes et philosophiques. Son dernier recueil, L’Écho des silences, est une merveille d’introspection. Samuel a une écriture plus ample, plus méditative. Il questionne le temps qui passe, la mémoire, l’absence, la quête de sens. Sa poésie est à la fois douce et profonde, elle vous enveloppe et vous pousse à la réflexion. Il utilise souvent des métaphores naturelles pour parler de l’âme humaine : les marées, les forêts anciennes, le cycle des saisons. Il a une capacité rare à exprimer l’ineffable, à donner des mots à ce que l’on ressent sans pouvoir le formuler. C’est une poésie qui demande un peu plus de concentration, mais qui récompense le lecteur par une richesse émotionnelle et intellectuelle immense. Je le recommande souvent à ceux qui aiment les poètes comme Yves Bonnefoy ou Philippe Jaccottet, mais avec une voix résolument contemporaine.

Et puis, il y a Clara Dubois, une jeune femme pleine d’énergie et d’engagement. Sa poésie est un cri, une révolte, mais aussi une célébration. Son recueil Nos lueurs sous l’orage est un manifeste poétique. Elle aborde des thèmes comme l’urgence climatique, les inégalités sociales, le féminisme, avec une force et une authenticité déconcertantes. Sa poésie est souvent orale, faite pour être lue à voix haute. On sent l’influence du slam, mais avec une maîtrise de la langue et une profondeur qui la placent dans une autre dimension. Ses mots sont des coups de poing, mais aussi des caresses. Elle a une grande capacité à créer des images percutantes et à toucher les émotions. Ses poèmes sont à la fois universels et profondément ancrés dans l’actualité. Elle attire un public très jeune, mais aussi des lecteurs plus âgés sensibles aux questions de société. Elle est capable de faire salle comble lors de ses lectures, l’énergie qu’elle dégage est contagieuse. »

Y a-t-il des tendances ou des courants esthétiques qui se dessinent chez cette nouvelle génération de poètes ? Comment se positionnent-ils par rapport à l’héritage des grands noms de la poésie française ?

« Absolument ! On observe plusieurs tendances fortes chez cette nouvelle génération, et ce qui est passionnant, c’est qu’elles coexistent et s’enrichissent mutuellement. D’abord, il y a une forte revalorisation du quotidien. La poésie n’est plus seulement l’apanage des grands sujets métaphysiques. Elle s’ancre dans le réel, dans les petites choses, les gestes simples, les observations urbaines ou domestiques. Léa Delorme en est un parfait exemple. Cette approche rend la poésie plus accessible, plus immédiatement reconnaissable pour le lecteur.

Ensuite, on constate une libération des formes. Si le vers libre reste dominant, beaucoup de jeunes poètes n’hésitent pas à expérimenter, à jouer avec la prose poétique, les fragments, les collages, voire à intégrer des éléments visuels ou graphiques. La structure du recueil devient elle-même une œuvre d’art. Il y a moins de dogmatisme formel, et plus d’inventivité. Cela ne veut pas dire qu’ils rejettent la forme classique, mais ils la réinventent, la tordent, la questionnent. Certains, comme Samuel Moreau, peuvent alterner des poèmes très structurés avec des passages plus fluides, créant des respirations différentes.

Il y a aussi une poésie très engagée, comme celle de Clara Dubois. Les jeunes poètes sont souvent très sensibles aux enjeux de leur temps : l’écologie, les questions de genre, les injustices sociales, les crises identitaires. Leur poésie devient un vecteur d’expression de ces préoccupations, un moyen de témoigner, de dénoncer, mais aussi d’espérer. Ce n’est pas une poésie militante au sens strict, mais une poésie qui prend position, qui interroge le monde avec acuité et passion.

Concernant l’héritage, c’est un dialogue constant. Ces jeunes poètes ne sont pas dans une rupture totale avec les grands noms. Au contraire, ils les lisent, les digèrent, s’en inspirent. On sent chez eux une connaissance profonde de l’histoire de la poésie. Mais ils ne cherchent pas à les imiter. Ils s’approprient cet héritage pour forger leur propre voix. Par exemple, Léa Delorme pourrait avoir une filiation avec un Baudelaire pour sa capacité à trouver la beauté dans la ville, mais avec une sensibilité et un langage qui lui sont propres, très contemporains. Samuel Moreau pourrait évoquer un René Char pour sa profondeur, mais avec une douceur différente. Clara Dubois, elle, peut rappeler un Éluard pour son engagement, mais avec une urgence et une modernité qui lui sont singulières.

Ils sont dans une démarche de réinvention, de réactualisation. Ils montrent que la poésie française est une langue vivante, capable de se renouveler en permanence, de parler au présent tout en dialoguant avec son passé glorieux. C’est ce qui rend leur travail si excitant et si prometteur pour l’avenir de la poésie. Cette vitalité dépasse d’ailleurs largement l’Hexagone, comme en témoigne la vigueur de la scène poétique francophone célébrée par notre partenaire québécois Émile Nelligan, preuve que cette langue vivante se réinvente aussi bien à Paris qu’à Montréal. »

Lecture de poésie et rencontre d'auteur en librairie
## Les événements autour de la poésie {#evenements-poesie}

Comment “La Page Blanche” participe-t-elle à l’animation de la scène poétique parisienne ? Quels types d’événements organisez-vous et quelle est l’importance de ces rencontres pour vous et pour le public ?

« “La Page Blanche” n’est pas qu’un lieu de vente, c’est aussi un lieu de vie, un carrefour pour les amoureux de la poésie, » explique Étienne avec ferveur. « Animer la scène poétique est essentiel pour nous. Nous organisons régulièrement des lectures de poètes, environ une fois par mois. Cela peut être des auteurs confirmés qui viennent présenter leur dernier recueil, ou des voix plus jeunes, comme celles que je vous ai citées, qui ont besoin d’une plateforme pour partager leur travail. Ces lectures sont des moments privilégiés. Le poème, c’est d’abord une voix, un souffle. Entendre l’auteur lire ses propres mots, c’est une expérience incomparable. Cela donne une autre dimension au texte, on capte des nuances, des intentions qu’on aurait peut-être manquées en lecture silencieuse.

Nous organisons aussi des ateliers d’écriture poétique, pour tous les niveaux. L’idée n’est pas de former des poètes professionnels, mais de permettre à chacun de s’approprier le langage, de jouer avec les mots, de libérer sa créativité. C’est une manière très concrète de dédramatiser la poésie et de montrer que tout le monde peut s’y essayer. J’ai vu des personnes, au début très réticentes, ressortir de ces ateliers avec un sourire et une nouvelle confiance en leurs capacités expressives.

Pendant le Printemps des Poètes, nous mettons les bouchées doubles. C’est un événement national majeur, et nous en faisons un temps fort de l’année. Nous organisons des lectures thématiques, des rencontres avec des éditeurs de poésie, des “micro-lectures” où chacun peut venir lire un poème de son choix, qu’il soit de lui ou d’un auteur qu’il admire. C’est une véritable fête de la poésie, et l’ambiance y est toujours extraordinaire. Les gens se sentent libres de partager, d’échanger.

Nous participons également à des salons du livre spécialisés ou des événements locaux, notamment la Fête du Livre de la Rue Mouffetard, où nous tenons un stand pour faire découvrir notre sélection. C’est l’occasion de toucher un public plus large, de sortir de nos murs et de rencontrer des gens qui n’auraient pas forcément poussé la porte de “La Page Blanche”.

Pour moi, ces événements sont vitaux. Ils créent du lien, de la communauté. Ils rappellent que la poésie n’est pas une pratique solitaire, mais un art vivant, à partager. Ils permettent des échanges, des découvertes, et surtout, ils nourrissent cette flamme que nous portons tous pour les mots. »

Quel est l’impact de ces événements sur la vie de la librairie et, plus largement, sur l’engagement du public envers la poésie ? Voyez-vous un lien direct avec les ventes ou est-ce avant tout une mission culturelle ?

« L’impact est multiple, et il va bien au-delà des simples chiffres de vente, même si, bien sûr, il y a un lien. D’un point de vue commercial, oui, les événements génèrent des ventes. Après une lecture d’auteur, les recueils de l’invité se vendent très bien, parfois on écoule tout le stock. Mais ce n’est pas la seule, ni la principale, motivation. L’impact le plus important est sur la visibilité et la légitimité de la poésie. Ces événements montrent que la poésie est dynamique, qu’elle est capable de rassembler, d’émouvoir.

Ils transforment la librairie en un lieu de culture et d’échange. Les clients ne viennent plus seulement acheter un livre, ils viennent vivre une expérience. Ils se sentent partie prenante d’une communauté. J’ai des habitués qui ne manqueraient une lecture pour rien au monde, et qui en profitent pour découvrir de nouveaux titres. C’est aussi un excellent moyen de fidéliser la clientèle et d’attirer de nouveaux visages. Des personnes qui n’auraient jamais pensé à s’intéresser à la poésie viennent pour un atelier ou une lecture et repartent avec une nouvelle passion.

Plus largement, sur l’engagement du public, je crois que ces événements sont essentiels pour démocratiser la poésie. Ils brisent l’image élitiste que j’évoquais plus tôt. Quand un jeune poète lit ses vers avec passion, quand un participant à un atelier découvre qu’il peut lui aussi créer, cela change leur perception. La poésie devient moins lointaine, moins intimidante. Elle redevient ce qu’elle est fondamentalement : une expression humaine, universelle.

Je me souviens d’une rencontre avec un poète haïtien. Sa lecture était si puissante, si habitée, que l’émotion était palpable dans toute la salle. À la fin, une femme est venue me voir, les larmes aux yeux, et m’a dit : « Je n’avais jamais compris la poésie avant ce soir. » C’est pour ces moments-là que nous faisons ce travail. C’est une mission culturelle et humaine avant tout. Bien sûr, une librairie doit vivre économiquement, mais la vraie richesse, c’est de voir la poésie s’épanouir, de voir des yeux s’illuminer à l’écoute ou à la lecture d’un poème. C’est de créer des ponts, des rencontres, des moments de grâce autour des mots. Et c’est ce qui donne tout son sens à “La Page Blanche”. »

Conseils pour choisir son premier recueil de poésie

Un visiteur entre dans “La Page Blanche”, il est perdu face à l’immensité des rayonnages. Il n’a jamais vraiment lu de poésie. Comment le guidez-vous pour choisir son tout premier recueil ? Quelles questions lui posez-vous ?

« C’est un scénario très courant, et c’est l’un de mes moments préférés en tant que libraire, » confie Étienne avec un sourire complice. « La première chose, c’est de désamorcer l’anxiété. Je commence toujours par un ton léger : « Pas d’inquiétude, il n’y a pas de mauvaise réponse ici ! La poésie, c’est avant tout une rencontre. »

Ensuite, je ne le submerge pas de noms compliqués. Je commence par des questions très simples, très ouvertes, pour cerner sa sensibilité. Je ne lui demande pas s’il aime le symbolisme ou le surréalisme ! Je vais plutôt lui demander : « Quel genre d’émotions aimez-vous ressentir quand vous lisez un livre ou regardez un film ? Est-ce que vous aimez rire, être ému, être bousculé, réfléchir profondément ? » « Quels sont les thèmes qui vous touchent dans la vie ? L’amour, la nature, la justice, la solitude, la joie, la ville, le voyage ? » « Avez-vous des préférences musicales ? Est-ce que vous aimez le rythme, la mélodie, ou plutôt quelque chose de plus expérimental ? »

Pour ceux qui souhaitent aller plus loin et comprendre en profondeur ce qu’ils lisent, je recommande volontiers la méthode présentée dans Comment analyser un poème, qui aide à séparer le plaisir de la lecture de l’exercice d’analyse.

Ces questions me donnent des clés. Si quelqu’un me dit qu’il aime les comédies romantiques et les chansons entraînantes, je ne vais pas lui proposer du Mallarmé ! Je vais plutôt l’orienter vers la légèreté et l’humour de Jacques Prévert ou la tendresse de Robert Desnos. Si quelqu’un évoque une mélancolie douce et une passion pour la nature, je pourrais penser à des poètes comme Lamartine ou Gérard de Nerval, ou des contemporains qui explorent ces thèmes.

Je propose aussi de feuilleter quelques pages au hasard. Je dis : « Laissez-vous porter par les premières lignes, par le son des mots. Si un poème vous accroche, même si vous ne comprenez pas tout, c’est bon signe. La poésie, c’est aussi une affaire de ressenti immédiat. » Je peux leur lire un court extrait à voix haute, car la musicalité est essentielle. Souvent, la voix du poème est ce qui fait la différence. J’ai vu des personnes choisir un recueil juste parce que la mélodie des mots leur plaisait, même s’ils ne connaissaient pas l’auteur. Le plus important est de trouver le poète qui, à un moment précis, parle à leur âme. »

Y a-t-il des erreurs courantes à éviter lorsqu’on débute en poésie, des pièges dans lesquels les néophytes pourraient tomber ? Et quels conseils finaux donneriez-vous pour entretenir cette nouvelle passion ?

« Oui, il y a quelques pièges classiques à éviter, et mon rôle est justement d’aider à les déjouer. La première erreur, c’est de vouloir tout comprendre à la première lecture. La poésie n’est pas un roman qu’on lit linéairement pour suivre une intrigue. Un poème peut se relire cent fois et révéler de nouvelles facettes. Je conseille de ne pas se frustrer si un vers ou une strophe échappe au sens immédiat. Laissez la musique opérer, laissez les images s’installer. Le sens viendra, ou pas, et ce n’est pas grave. L’émotion prime souvent sur la compréhension intellectuelle.

La deuxième erreur, c’est de se sentir obligé d’aimer un poète “célèbre” parce qu’il est “important”. Beaucoup de gens viennent en me disant : « Je devrais lire Baudelaire, n’est-ce pas ? » Je réponds : « Vous devriez lire ce qui vous plaît ! » Si Baudelaire ne leur parle pas tout de suite, il y a des centaines d’autres poètes. Il faut commencer par ce qui résonne en soi, quitte à revenir aux classiques plus tard, avec une sensibilité plus affûtée. Forcer la lecture, c’est le meilleur moyen de se dégoûter.

Je conseille aussi vivement de consulter les ressources pour apprendre la poésie à son rythme, sans pression, en laissant la curiosité guider chaque nouvelle découverte.

Une autre erreur, c’est de ne lire qu’un seul type de poésie. Je les encourage à l’ouverture. Une fois qu’ils ont trouvé leur premier coup de cœur, je les invite à explorer d’autres horizons. Si Prévert a été leur porte d’entrée, je les invite à ne pas s’y cantonner. Je leur tends des ponts vers d’autres univers, qu’il s’agisse de la modernité de René Char, de la délicatesse d’Anna de Noailles, ou de la puissance des voix contemporaines. Mon rôle est de semer la curiosité, de montrer que la poésie est un jardin aux mille fleurs, où chaque lecteur peut trouver son propre chemin, sa propre émotion.


L’entretien avec Étienne Delacroix à “La Page Blanche” révèle la passion contagieuse d’un homme qui a fait de la poésie sa mission. Loin des clichés élitistes, il œuvre chaque jour à démystifier cet art, à le rendre accessible et vibrant pour tous. Sa librairie, véritable havre de paix rue Mouffetard, est la preuve vivante que la poésie n’a jamais cessé de battre au cœur de Paris. « Être libraire en poésie, c’est bien plus qu’un métier, c’est une constante invitation au voyage de l’âme, une joie inépuisable de partager cette lumière qui ne s’éteint jamais », conclut-il avec un sourire empreint de sérénité.

Pour ceux qui, après cette rencontre, ressentent l’envie de prendre eux-mêmes la plume, apprendre l’écriture créative{target=“_blank”} constitue une suite naturelle et stimulante à la lecture — une manière de comprendre de l’intérieur ce que chaque recueil découvert chez un libraire comme Étienne Delacroix a mis des années à façonner.

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Questions fréquentes

Le plus important est de partir de ses propres goûts plutôt que de se forcer à lire un classique jugé incontournable. Pour un néophyte, Jacques Prévert ou Robert Desnos offrent une entrée accessible et chaleureuse. Une bonne anthologie de poèmes célèbres permet aussi de picorer plusieurs voix avant de choisir un auteur à approfondir.

Le préjugé vient souvent de l'idée que la poésie serait hermétique, réservée à des initiés. En réalité, il existe une poésie pour toutes les sensibilités : directe et drôle chez Prévert, engagée et rythmée chez les jeunes voix contemporaines, ou intimiste et méditative chez d'autres auteurs. Multiplier les portes d'entrée permet de désamorcer cette image.

Oui, et la tendance s'accélère grâce aux réseaux sociaux qui ont donné une nouvelle visibilité au genre. Les ventes de poésie contemporaine progressent nettement ces dernières années, portées par un public jeune qui découvre des formes courtes et percutantes avant, souvent, de se tourner vers les classiques.

Les lectures d'auteurs en librairie, les ateliers d'écriture, le Printemps des Poètes et les salons du livre spécialisés sont autant d'occasions de vivre la poésie comme une expérience collective. Entendre un poème lu à voix haute par son auteur change profondément la perception qu'on en a.